Par Lina Kennouche, doctorante en sciences politiques de l’USJ (Beyrouth)

Introduction

Parmi les moyens déployés pour installer durablement les rapports de domination dessinés au 19ème siècle, affirmés au 20ème − notamment à l’issue de la Seconde guerre mondiale et durant les années 60 (la décolonisation) − l’établissement de flux d’aides aux pays[1] en voie de développement (PVD) n’est pas des moindre. On se souvient des sommets du G7 tenus à Deauville (mai 2011) et à Marseille (septembre 2011) au cours desquels les grands organismes financiers internationaux se sont déclarés partenaires des révoltes arabes et ont proposé une aide à la Tunisie et à l’Egypte de 35 à 40 millions de dollars avec les mêmes préconisations que celles du consensus de Washington[2] − doctrine en grande partie responsable de ces révoltes[3]. Il s’agit là d’une constante rappelant que depuis les années 50, les programmes d’aide sont façonnés de façon à satisfaire les intérêts politiques, économiques et stratégiques des puissances industrialisées[4].

Néanmoins, l’échec des politiques économiques dans nombre de pays en voie de développement (PVD) tient également aux limites des politiques publiques de développement. La faiblesse des politiques industrielles, l’héritage du néo-patrimonialisme qui se traduit dans la gestion même de l’économie, le retard technologique résultant du modèle rentier et l’incapacité à conduire des politiques efficaces de développement du capital humain sont des facteurs qui expliquent la difficile transition d’un grand nombre de pays riches en ressources naturelles et leur incapacité à sortir de la dynamique de la dépendance vis-à-vis des économies développées.

Nous tenterons donc à travers cette étude de comprendre comment l’aide au développement et son usage politique ont permis d’initier une dynamique de dépendance des PVD à l’égard des pays industrialisés. Mais la seule prise en compte des facteurs externes ne saurait rendre compte de la réalité de la situation de blocages économiques qui perdurent depuis la période des indépendances. Il importe également de comprendre quels ont été les obstacles internes qui ont favorisé le maintien de ces économies dans les circuits de l’assistance car il semble aujourd’hui que les pays endettés et privés d’une économie saine soient dans l’incapacité totale d’impulser un processus de développement autonome.

Les fondements idéologiques et politiques de l’aide au développement[5]

L’aide au développement est liée à deux évènements historiques majeurs : la décolonisation et la guerre froide. Le discours de Harry Truman lors de la création de l’OTAN et le fameux deal « Nous offrirons les conseils militaires et les équipements nécessaires aux nations qui nous aiderons à maintenir la paix et la sécurité »[6] restitue bien ce contexte. Depuis, l’aide est considérée et utilisée comme un instrument de géopolitique. Son cadre théorique est l’économie du développement, discipline crée au cours de la période post coloniale. Dans cette discipline, apparaissent deux différentes approches : la première considère que les problèmes de fond des PVD résident dans la dualité économique entre secteurs traditionnel et moderne, et l’incapacité d’intégrer le secteur traditionnel au secteur moderne. La deuxième approche portée par l’économiste W. Whitman Rostow[7] a formulé la théorie dite des stades de développement décrivant les différentes étapes du processus devant garantir la transition vers une économie moderne. Pour autant, les différences entre ces deux approches ne remettent pas en cause le postulat de base sur lequel elles reposent : le modèle de référence demeure le capitalisme européen dont le succès est incarné par la percée de l’Angleterre puis de la France à la fin du 18ème siècle et du début du siècle suivant. Si la principale caractéristique de ces deux révolutions industrielles a été leur nature cumulative (réaction en chaîne positive), cette interaction entre industrie et agriculture ne s’est pas produite dans une grande partie des économies du tiers monde.

Les raisons en sont multiples mais s’expliquent surtout par la faiblesse des structures économiques qui se mettent en place. On ne peut donc occulter le poids de facteurs historiques lourds, comme dans le cas du monde arabe, l’héritage du système Mamelouk et du néo-patrimonialisme ottoman dans la constitution des structures socio-économiques. Cet héritage contribue à la mise en place de systèmes économiques tributaires où les provinces conquises versent un tribut au gouverneur qui à son tour délègue cette fonction aux notabilités locales. Comme l’explique Georges Corm « ce système fiscal a entraîné de nombreux abus de la part des gouverneurs et des notabilités locales agissant en leur nom. Il a contribué à maintenir le monde rural dans une grande pauvreté »[8]. Ces systèmes économiques s’ébranlent progressivement sous le coup d’abord de l’ouverture économique sur une Europe en pleine expansion industrielle au 19ème siècle, puis dans la phase de modernisation de l’Empire ottoman, par l’émergence des monopoles de sociétés étrangères en charge de la construction des infrastructures modernes financées à coups d’emprunts.

A son tour, l’économie coloniale par le renforcement des structures monopolistiques approfondit dans une large mesure les problèmes économiques hérités du 19ème siècle ottoman. Cependant, la colonisation en tant que système d’exploitation économique achève de déstructurer des secteurs importants de l’économie des PVD comme il en a été de l’agriculture. En imposant aux pays colonisés une spécialisation extrême, ce système a été responsable de la destruction des cultures vivrières. Nombre de ces pays dépendaient des importations de produits alimentaires et les zones colonisées furent massivement pénétrées par les biens de consommation importés. Ce phénomène a grandement contribué à la disparition progressive des artisanats locaux. Par ailleurs, ces zones colonisées étaient incapables de rivaliser avec les moyens de production de la puissance coloniale et ses avancées en matière agricole. Le secteur minier ne fut pas non plus épargné. La baisse des coûts mondiaux de transports a mené les sociétés étrangères à exploiter des gisements de plus en plus éloignés géographiquement, sans installation locale de produits de transformation et en rapatriant des profits. L’Europe, en étendant son contrôle sur ces sociétés, les a donc contraintes à se soumettre aux règles des échanges sur le marché international.

A la fin de la période coloniale, les Etats nouvellement indépendants ont tenté de rééquilibrer le système international façonné par les anciennes puissances. En 1974, lors d’une conférence à Paris, les PVD revendiquent une réforme internationale pour corriger les injustices de l’économie mondiale gérée par les puissances industrielles et riches. La charte des droits et des devoirs économiques des Etats exigeait un programme minimum pour corriger les inégalités flagrantes et réclamait les droits à la souveraineté sur les ressources nationales, à l’accès à la technologie moderne (les brevets étant soigneusement gardés par les firmes multinationales), à la protection des marchés intérieurs pour parvenir à un commerce équitable ainsi que la stabilisation du cours des matières premières (dans la mesure où les fluctuations constituaient une entrave à toute volonté de planification). Le point le plus important et le plus litigieux portait sur la revendication de la souveraineté des Etats nouvellement indépendants sur leurs ressources naturelles. L’enjeu principal pour les puissances industrialisées était donc de taille. Il s’avérait nécessaire de maintenir une influence suffisamment étendue sur les anciennes colonies pour des raisons économiques, stratégiques et militaires. Ce fut donc le rôle assigné à l’aide.

L’aide conçue comme instrument de puissance

L’OCDE, au sein de laquelle se sont regroupés les pays industrialisés, crée alors un Comité d’Aide au Développement (CAD) qui répartit l’aide en trois parties : la première est l’aide publique au développement, la deuxième concerne les autres apports officiels à savoir les crédits officiels aux exportations, les prêts et participations des organismes internationaux, et la troisième se rapporte aux apports privés à savoir les investissements privés directs ou de portefeuille et les crédits privés. Deux formes d’aide sont alors mises en place : l’aide bilatérale (d’Etat à Etat) et l’aide privée accordée par les organismes internationaux comme le FMI et la Banque Mondiale.

L’aide bilatérale est liée et implique, pour le pays bénéficiaire du prêt, le respect des conditions imposées par le pays donateur comme l’obligation de dépenser la majeure partie du prêt dans le pays donateur en termes d’importation d’équipement par exemple. Ainsi, certains économistes, dont un ancien président de la Banque Mondiale, Georges Wood, estiment que « l’aide n’est souvent qu’une subvention aux exportations du pays donateurs payée par le pays qui la reçoit ». L’aide accordée par le FMI et la Banque Mondiale a été conditionnée après la crise de la dette par les Plans d’Ajustement Structurel (PAS), qui supposent que tout pays qui souhaite bénéficier d’un prêt doit opérer des changements structurels macroéconomiques drastiques qui impliquent l’ouverture du marché et la libéralisation de l’économie, notamment à travers la privatisation des entreprises publiques. Cette nouvelle doctrine néolibérale a conduit à une réduction importante de l’aide au secteur publique. Dans les années 80, l’Amérique latine connait une profonde crise économique qui génère une hyperinflation dévastatrice, des déstructurations sociales et des instabilités politiques. Les réformes alors recommandées aux États surendettés comportent presque systématiquement, comme solution à cette crise de la dette accompagnée de récession et d’hyperinflation, une stricte discipline budgétaire (donc restrictions et austérité sévère), la promotion des exportations et la libéralisation du commerce extérieur. Ce continent constitue dès lors un laboratoire d’expérimentation de tous types d’ajustements et de leur combinaison[9]. Le Chili du général Pinochet a joué un rôle pionnier en matière de dérégulation, de privatisations et d’ouverture au commerce international. Symbole de la nouvelle politique, les privatisations ont touché les secteurs productifs de l’Etat dans lesquels le marché peut être assuré d’une rentabilité, tandis que des dépenses considérées comme improductives, en particulier les secteurs sociaux ont été transférés à la société civile. Depuis cette époque, les interventions des institutions de Bretton Woods, dans le cadre d’un consensus théorique et politique visent à proposer les mêmes recettes (qui tiennent rarement compte de la spécificité des économies nationales) pour relancer le développement, et dans nombre de cas celles-ci n’ont pas apporté de changement qualitatif.

Cependant, si dans les pays arabes les politiques du FMI et de la Banque Mondiale ont abouti à renforcer les structures néo-patrimoniales,  elles n’ont pas pour autant, dans d’autres cas, entravé la dynamique du développement, comme l’explique l’économiste G.Corm :

« Alors que la crise des années 1980 pousse certains pays à entrer dans le cercle vertueux d’une croissance économique basée sur une dynamique forte de capacité à remonter et maîtriser les filières industrielles majeures, les économies de la rive sud de la Méditerranée se sont enfoncées dans des formes diverses d’économie de rente. Les programmes d’ajustement structurel et de libéralisation économique ont été menés de façon à transférer progressivement une large partie des activités de nature rentière des mains du secteur public à quelques privilégiés du secteur privé local, souvent associés à des firmes multinationales européennes. Aucun effort n’a été déployé pour mettre en route un processus d’accumulation et d’appropriation des technologies modernes, permettant de diversifier les économies et de profiter de la globalisation des marchés et d’y prendre une place en tant qu’exportateur dynamique. »[10]

L’aide s’inscrit donc toujours dans une perspective stratégique pour celui qui la donne[11]. Mais, l’échec patent de certaines économies à s’engager dans la voix du développement, ne peut se comprendre qu’à travers le rôle joué par les élites locales qui accèdent aupouvoir au moment des indépendances.

La complicité des élites locales

Après la décolonisation, l’Etat nationalise les monopoles étrangers mais la structure de l’économie reste inchangée. Dans la majeure partie des pays décolonisés, les nouvelles classes dominantes ne remettront pas en cause les structures héritées de la période coloniale et s’en trouveront récompensées. Si elles revendiquent des réformes du système, elles n’amorcent aucun changement structurel qui mette en péril les intérêts des puissances tutélaires. Bien après l’indépendance du Congo, la Belgique a continué à contrôler à travers sa Société générale de Belgique, une partie importante de l’économie congolaise. Les décideurs des PVD ayant tenté de préserver la souveraineté de leurs Etats sur les ressources ou remis en cause l’influence étrangère ont été privés d’aide (Cuba sous Castro) ou ont fait face aux agressions militaires (l’Egypte sous Nasser).

Le manque de prise en compte des aspirations des peuples par les élites locales et de transparence des politiques gouvernementales sont des clés de compréhension importantes du retour en force du néocolonialisme quelle que soit sa forme. En ce sens, la question des langues est réelle dans la mesure où le néocolonialisme revient souvent par le biais linguistique. Il s’agit toutefois d’un problème complexe. Les langues nationales autochtones sont apparues comme insuffisamment outillées pour devenir des instruments d’administration dans les PVD. A l’heure actuelle l’Algérie, se trouve toujours dans l’incapacité nationale de dépasser la question linguistique. Dans le secteur de l’enseignement, le néocolonialisme a été d’autant facilité que les régimes issus des décolonisations ont majoritairement mis en place des systèmes éducatifs au service de leurs intérêts et non pas des intérêts nationaux[12]. L’acharnement de ces régimes à garder le pouvoir les a amenés à imaginer, concevoir et mettre à l’œuvre l’effondrement des écoles nationales. Par ailleurs, l’enseignement est resté inadapté aux besoins réels des pays en matière d’industrie, d’agriculture, d’administration etc. Ainsi comme le résume parfaitement le psychiatre essayiste Frantz Fanon :

« La bourgeoisie nationale, qui prend le pouvoir à la fin du régime colonial est une bourgeoisie sous développée. Sa puissance économique est presque nulle, et en tout cas, sans commune mesure avec celle de la bourgeoisie métropolitaine à laquelle elle entend se substituer. Les cadres universitaires et commerçants qui constituent la fraction la plus éclairée du nouvel état se caractérisent en effet par leur petit nombre, leur concentration dans la capitale, le type de leurs activités : négoce, exploitations agricoles, professions libérales. Au sein de cette bourgeoisie nationale on ne trouve ni industriels, ni financiers. La bourgeoisie nationale des pays sous-développés n’est pas orientée vers la production, l’invention, la construction, le travail. Elle est toute entière canalisée vers des activités de type intermédiaire. Etre dans le circuit, dans la combine, telle semble être sa vocation profonde. »[13]

Il suffit d’ailleurs dans une perspective historique de s’intéresser à la répartition des aides qui sous-tendent certaines attributions pour comprendre que ce ne sont pas les pays les moins développés qui ont le plus bénéficié de l’aide, ni même les secteurs les plus productifs. L’exemple le plus flagrant a été celui des Etats-Unis qui accordaient 50 % de l’aide extérieure totale à l’Egypte et à Israël, une générosité qui s’explique moins par la situation économique de ces pays que par l’importance de leur position stratégique. De même, la France est longtemps venue en aide économiquement à des régimes dictatoriaux en Côte d’Ivoire, au Zaïre du temps de Mobutu, au Maroc sous Hassan II, au Tchad… Toutes ces zones d’influences françaises ont au moins deux caractéristiques communes : elles sont riches en matières premières et offraient à la France un accès privilégié à ces ressources ou des bases militaires avancées. La dépendance économique et politique s’est entremêlée pour produire des Etats clients.

Des relents de colonialisme…

L’impact de la colonisation se fait encore ressentir au niveau des structures sociales des sociétés des pays en voie de développement. Une des plus graves conséquences a été les destructions de traditions millénaires et la transformation brutale de ces sociétés. L’attitude coloniale à l’égard de masses considérées comme ignorantes, a été reproduite par les élites postcoloniales, les conduisant à mettre à l’écart un facteur de production majeur, c’est-à-dire le capital humain.

L’attitude de l’Europe et des Etats-Unis à l’égard des pays du Sud et leur prétention à être le seul et unique modèle à suivre, ainsi que le manichéisme dont ils ont fait preuve en s’opposant au cours de l’histoire à des régimes, ont achevé de décrédibiliser tout discours universaliste. Au nom de cet universalisme, ont été justifiés le droit d’ingérence, l’occupation militaire de zones stratégiques et la politique des deux poids deux mesures[14] qui tendent systématiquement à polariser le monde.

Il est intéressant de rappeler que les pays qui ont connu une économie autopropulsée sont soit ceux qui se sont volontairement tenus à l’écart de l’économie mondiale (par exemple, la Chine, le Japon à l’ère Meiji, la Corée du Sud), soit ceux qui se sont opposés aux dictats internationaux. La Malaisie qui s’est refusée au moment de la crise des pays asiatiques à suivre les recommandations du FMI et qui a ainsi été le premier pays à en sortir en est un autre exemple.

Notons aussi qu’aucune étude n’a jusqu’ici démontré que l’aide était efficace pour sortir ces pays de la dynamique perverse de la dépendance économique. En revanche nous avons eu la preuve que les forces non corrigées du marché, notamment les forces spéculatives, tendent à perpétuer et à aggraver l’inégalité et le sous-développement, et sur cet aspect rien ne prouve que l’aide étrangère soit bénéfique pour conjurer la tendance. Nombre d’experts ont estimé que les Investissements Directs à l’Etranger (IDE) étaient une des voies les plus rapides pour accéder au développement. Or cette vision repose sur quatre postulats implicites : 1) le développement est un mouvement linéaire qui mène vers la réussite matérielle de l’Europe 2) l’inégalité est le prix du « progrès » 3) la croissance apporte des réformes structurelles qui atténuent les tensions sociales et politiques 4) tous ces changements mèneront les économies à devenir plus indépendantes et plus productives, car l’aide est censée alléger le coût humain de ces transformations. Le problème de cette logique peut être relevé à partir d’une observation empirique de ces deux dernières décennies au cours desquelles on a pu constater la volatilité des IDE, notamment dans les pays Sud de la rive méditerranéenne qui ont vu une grande partie des investissements détournés au profit des pays de l’Europe de l’Est après l’élargissement de l’Union européenne de 2004. Par ailleurs, beaucoup de PVD ont créé des secteurs modernes mais qui restent dépendant des fournitures et de l’équipement étranger. En conséquence, une grande partie des bénéfices générée est drainée vers l’étranger sous forme d’importation ou d’évasion des capitaux qui exprime le manque de confiance des acteurs économiques dans le système en place. Enfin, il convient de rappeler que la croissance n’implique pas nécessairement une meilleure répartition des revenus, car l’affaiblissement des Etats et la connivence entre intérieur et extérieur a eu pour résultat une hausse des inégalités. Comme l’a constaté l’économiste Joan Robinson, l’aide a eu les effets inverses à ceux espérés[15].

L’intégration des marchés des PVD dans le marché mondial a eu des résultats très contrastés, car si leur volume d’exportation a augmenté, leur part dans le commerce mondial a diminué. Dans le même temps, leur croissance démographique les a conduits à accroitre leurs importations. Le secteur de l’agriculture dans les PVD a été très pénalisé par le fait que tous les pays industrialisés accordent des subventions à leur propre secteur agricole. Enfin, le rapport entre les dettes et IDE n’est pas sain pour les économies, puisqu’un pays qui connait des difficultés pour s’acquitter de ses créances verra rapidement le niveau des IDE se réduire. Cela peut s’expliquer par le fait que les forces du marché dirigent leurs ressources vers des activités profitables et négligent celles qui préparent le terrain à un progrès satisfaisant en assurant par exemple une autosuffisance alimentaire.

Les termes de l’échange aussi bien que la nature des exportations sont sévèrement circonscrits par les règles du jeu international et conçues pour maintenir une division internationale du travail qui est loin d’être favorable au PVD. La libéralisation des économies faibles a eudes conséquences sociales désastreuses allant de la déruralisation du fait des délocalisations, aux problèmes environnementaux et sanitaires.

…rendus possible par la faiblesse structurelle de ces économies

Il est vrai que les grands idéaux comme la démocratie, l’universalisme ou l’aide ont souvent été des instruments au service des intérêts de puissances et ont justifié toutes formes d’ingérences et d’occupations. Les Irakiens avaient ressenti les contradictions entre les grands discours porteurs de l’idéal démocratique et la pratique qui a fait des centaines de milliers de victimes depuis 2003 et plus cinq cent mille enfants décédés des suites de l’embargo[16]. Il est vrai aussi que la gestion par l’Europe de ce qu’elle appelle pudiquement les flux humains et l’obsession sécuritaire remet en cause l’idée même d’un partenariat avec les pays de la rive sud de la méditerranée, qui ne sont ni perçus ni traités en partenaires.

Toutefois, s’en tenir à ces constats en faisant l’économie d’une réflexion sur les causes endogènes qui expliquent le retard pris par des économies fragiles (comme dans le cas des économies arabes) pour mener une transition qui en feraient des économies suffisamment productives et compétitives à l’échelle mondiale, c’est se refuser à tirer les conséquences des échecs passés et se fermer à l’idée de « progrès ». Or, depuis les révoltes populaires de 2011, on constate qu’il y a encore peu de changement pour apporter un remède aux causes socio-économiques de ces soulèvements. Toutes les statistiques des pays arabes indiquent qu’une partie de la main d’œuvre travaille aujourd’hui encore dans le secteur informel, qui exclut tout avantage social. De même, se lancer dans un processus de développement implique une politique active d’éradication de l’analphabétisme dans les zones rurales, l’intégration du secteur informel dans le secteur moderne de l’économie pour permettre l’émergence d’entreprises industrielles par externalisation, la diversification de l’économie, et la répartition des activités économiques de manière équitable sur l’ensemble du territoire à travers des politiques d’aménagements cohérentes. Dans la mesure où la politique du plein emploi est la seule qui supprime la pauvreté, l’appropriation des sciences et des techniques revêt une importance fondamentale, les exemples historiques abondent dans ce sens. L’exemple du miracle asiatique doit beaucoup aux politiques de remontées de filières technologiques qui ont permis à ces pays de développer des secteurs capables d’exporter des produits en demande sur le marché international et créer des emplois à forte valeur ajoutée.

Parallèlement, les défis des économies arabes sont nombreux. Outre leur forte hétérogénéité en terme d’espace géographique, de poids démographique, leur inégale dotation en ressources naturelles, persistent les problèmes de dépendance aux économies développées. Ces derniers sont entre autres l’abandon des populations vivant dans des espaces désertiques, le développement de l’éducation sans stratégie de lutte contre l’analphabétisme surtout dans les campagnes, la faiblesse des politiques d’aménagement pour intégrer le monde rural, l’inadaptation de l’enseignement technique aux besoins des pays arabes, la « malédiction » de la rente qui désincite à mettre en place une transition économique, la politique de distribution active de la rente excluant tout effort en matière de recherche, d’acquisition de savoir-faire qui permette une autonomisation progressive. Cependant, le changement et la modernisation des structures sociales est impensable en dehors de processus de développement économique nationaux qui tireraient les justes conséquences de l’ère des industrialisations manquées. Une réflexion stratégique s’impose pour sortir de l’impasse et entamer la marche vers l’indépendance réelle que la décolonisation n’a pas apporté, et que les évolutions en cours depuis le début des soulèvements de 2011 ne permettent, jusque-là, pas d’entrevoir.

 

Notes :

[1] Les pays en voie de développement (PVD) sont ceux qui ont amorcé le processus de modernisation industrielle de leurs structures socio-économiques sans parvenir au stade de maturité qui leur permette d’engager un développement autonome. Pour l’étude des facteurs de blocages du processus de développement dans les pays arabes, se reporter à Yusuf A. Sayigh, The Determinants of Arab Economic Development, London, Routledge, 2015, 179p. (1978 pour la première édition).

[2] Le « consensus de Washington » est le produit d’une longue crise qui a affecté le monde pendant les années 80,  « The 1980’s CrazyYears ». Les banques commerciales avaient prêté massivement aux pays en voie de développement pour recycler leurs excédents de dépôts en pétrodollars. Entre les années 1972 et 1981, la dette extérieure des pays en voie de développement (PVD) est multipliée par 6. La crise de la dette des pays d’Amérique latine est liée à la hausse des taux d’intérêts pratiquée par l’administration Reagan aux États-Unis puis dans le monde entier et à la récession des années 1981-82 qui a réduit considérablement la demande de matières premières de la part des pays industrialisés. En août 1982, le Mexique décide de suspendre le remboursement de sa dette et en 1987, le Brésil cesse de verser les intérêts de sa dette. En 1989, le secrétaire au Trésor américain, Nicolas Brady fait admettre l’idée que la réduction de la dette est la condition nécessaire à la reprise du crédit. Son plan va s’accompagner d’un corpus de mesures recommandées par la Fonds Monétaire International (FMI) et la Banque Mondiale comme condition à l’aide : ajustement structurel des économies, ouverture aux échanges extérieurs, référence au marché dans la politique économique. La même année, John Williamson, vice-président de la Banque Mondiale formalise le « consensus » dont les principes doivent être applicables en tout temps et tous lieux. Dix recommandations résument ce consensus. Le sociologue et économiste suisse, Jean Ziegler rappelle que c’est à travers le consensus de Washington qui vise à la privatisation des biens publics et des Etats que la Banque Mondiale a imposé l’empire des nouveaux maîtres du monde. Jean Ziegler, Les Nouveaux maîtres du monde et ceux qui leur résistent, Paris, Seuil, 2003, 384p.

[3] Voir sur ce point Georges Corm « Les causes économiques des révolutions arabes : Néo-libéralisme, économie de rente et dictature », rapport de la conférence donnée à l’Institut d’Etudes Européennes et Internationales du Luxembourg, le 30 juin 2011. http://www.ieis.lu/online/www/menu_vert/1153/62/content/685/837/155/ENG/Rapport_Georges%20Corm%20_Lecture.pdf

[4] Pour aller plus loin, voir William Easterly, Le fardeau de l’homme blanc : L’échec des politiques occidentales d’aide aux pays pauvres, Genève, Markus Haller, 2009, 512p.

[5] Pour l’analyse détaillée du contexte, on pourra se reporter à Tibor Mende, De l’aide à la Recolonisation, les leçons d’un échec, Paris, Seuil, 1972, 316p.

[6] Discours de Harry Truman du 29 janvier 1949.

[7] W. Whitman Rostow, The Stages of Economic Growth, Cambridge, Cambridge University Press, 1960, 178p.

[8] Georges Corm « L’influence ottomane dans les structures socio-économiques des pays arabes et leur mode de développement », Revue Anatolie, CNRS Editions, n° 5, Automne 2014.

[9] Voir Joseph Stiglitz, La Grande désillusion, Paris, Fayard, 2002, 324 p.

[10] Georges Corm, « Evolution économique dans les pays méditerranéens dans un monde en mutation », dans l’Annuaire 2011 de l’Institut Européen de la Méditerranée (IEMed) de Barcelone.

[11] Les menaces de Staline à l’encontre de Tito ont permis la Yougoslavie communiste d’obtenir à elle seule, une aide américaine plus importante que celles de tous les pays d’Amérique latine réunis.

[12] Mettre en place des systèmes éducatifs qui permettent à différentes couches d’une population d’acquérir les connaissances techniques et pratiques modernes, de mobiliser leur capacité de créativité et d’innovation, c’est par là-même ouvrir la voie à des bouleversements des structures socio-économiques qui remettraient en cause le fondement du pouvoir de la classe dominante.

[13] Frantz Fanon, « Les mésaventures de la conscience nationale », extrait des Damnés de la Terre, Paris, La Découverte/Poche, 2002, 313 p. Paris, François Maspero, 1961, 1968.

[14] On ne peut que constater la différence de traitement en fonction de l’alignement stratégique sur les positions de l’OTAN. Le bloc euro-atlantique ne condamne pas l’Arabie Saoudite et le Pakistan qui produisent, financent et soutiennent les groupes djihadiste mais ne manque pas de dénoncer le terrorisme quand il s’agit de la Syrie, la Palestine, ou le Liban.

[15] Joan Robinson, Développement et sous-développement, Paris, Economica, 1980, 194p.

[16] « 500.000 enfants irakiens morts depuis le début des sanctions », Reuters, 21 juillet 2000. Voir également la Décision de la Sous-Commission des droits de l’homme 2000/112 : « Situation humanitaire de la population iraquienne », Conseil économique et social des Nations Unies (ECOSOC).

 

 

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Un commentaire sur « L’aide aux PVD : un instrument de reproduction des rapports de domination Nord-Sud »

  1. Merci, ça fait plaisir de lire une critique structurée du système politico-économique dominant, de la part d’une jeune chercheuse.à l’USJ. Et merci à George Corm qui n’oublie jamais de citer ce crie que fut l’embargo imposé à l’Iraq, voté et revoté par la France.

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