Par Manon-Nour Tannous, membre du bureau du CCMO et doctorante à Paris II.

« Le soleil passe les frontières sans que les soldats tirent dessus »

Salim Jabran, réfugié

 D’après la Convention de Genève de 1951 relative au statut des réfugiés, est considérée comme réfugiée toute personne qui, « craignant avec raison d’être persécutée du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques, se trouve hors du pays dont elle a la nationalité et qui ne peut ou, du fait de cette crainte, ne veut se réclamer de la protection de ce pays ». Cette définition figure comme une dérogation au principe de fermeture des frontières. C’est ce qu’illustre le cas syrien.

La problématique des réfugiés syriens montre combien les civils sont devenus des cibles désignées de la violence du régime. Plus de deux ans après le début des manifestations en mars 2011, leur nombre ne cesse de croître.

On estime que 8000 Syriens par jour quittent leur pays, et que l’exode concerne aujourd’hui 1,3 million de personnes (1). Or « La politique du refuge a toujours constitué un compromis entre les intérêts de l’État et les valeurs humanitaires […], qui protègent l’individu contre un État arbitraire » (2). Et les risques de déstabilisation des pays d’accueil sont évidents.

La Jordanie est frontalière de la première région à s’être soulevée, au Sud de la Syrie. Dans le camp de Zaatari, construit en plein désert, l’hiver a été rude pour des populations qui ont fui avec pour seuls vêtements ceux qu’ils portaient. Cette situation précaire a provoqué de nombreux heurts entre réfugiés et autorités jordaniennes, au point que plus de 32 000 réfugiés auraient choisi de retourner en Syrie, malgré l’intensification des combats sur le front Sud.

Par ailleurs, la fragile situation politique et économique du royaume semble mise en péril. Le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) s’attend à ce que le nombre de réfugiés atteigne 1,2 million fin 2013, soit un 1/5 de la population jordanienne. Indésirables, ils représentent une main d’œuvre moins chère, et contribuent à l’augmentation des prix des loyers dans les villes du Nord (Ramtha, Irbid). Les débats au Parlement jordanien illustrent ces inquiétudes. La députée jordanienne Maysar al-Sardia a récemment souligné que le pays accueillait des réfugiés depuis 1948 et déploré l’apparition des « mariages de plaisir » de jeunes femmes syriennes avec des hommes des pays du Golfe, contre de fortes dots versées aux familles en difficulté. De même, alors que la Jordanie ouvre un second camp, dont l’installation a été financée par les Emirats arabes unis, le Premier ministre Abdallah Ensour a déclaré le 14 avril que « la crise syrienne et ses retombées [avaient] atteint le stade de la menace à la sécurité nationale de la Jordanie ».

Pour l’ambitieuse Turquie d’Erdogan, la question des réfugiés syriens sonne la fin de la stratégie de « zéro problème » avec les voisins. À ce jour, 17 camps ont été construits, majoritairement gérés par le Croissant rouge. Outre les civils, Ankara a très tôt accueilli une partie de l’opposition militaire, la proximité des zones de combat du Nord entraînant l’arrivée de nombreux déserteurs. Parmi eux, des déserteurs gradés (dans le camp d’Apaydin), désormais matloubin, dont la protection exige la mise en place de normes de sécurité strictes.

Mais la récente saturation des camps côté turc entraîne également l’installation de nombreux déplacés en territoire syrien, contre les postes de frontière (4). Ankara se souvient en effet de l’exode des Kurdes irakiens lors de la guerre de 1991, et une nouvelle stratégie se dessine : établir des camps en Syrie, dans les zones contrôlées par les rebelles, afin de contenir les réfugiés en amont.

Le Liban, lui, a fait le choix de ne pas ouvrir de camps, notamment à cause du précédent des camps palestiniens et de la guerre civile de 1975 (5). En effet, partir pour le Liban, c’est quitter un pays en guerre pour un pays instable, dans lequel les équilibres, notamment démographiques (6), sont précaires. Le Liban a vu sa population grossir de 10% avec l’afflux des réfugiés, dans des régions où la pression sur les ressources est déjà importante. Par ailleurs, Damas a parfois mené des incursions en territoire libanais, pour poursuivre des insurgés. Dans ce pays dont les lignes de démarcation politiques sont intimement liées à la question syrienne, le dossier des réfugiés est un enjeu politique. Le ministre de l’Énergie, Gebran Bassil (Courant patriotique libre), craint que les camps ne se transforment « en camps militaires pour entraîner les révolutionnaires syriens », alors que le Hezbollah, allié également de la Syrie, adopte une position intermédiaire : Nasrallah refuse la fermeture des frontières et déclare, qu’il faut « aborder l’affaire des réfugiés d’un point de vue strictement humanitaire ». Les courants opposés au régime syrien considèrent au contraire que la création de camps est un « devoir moral ».

Cette absence d’action politique du gouvernement libanais entraîne une confessionnalisation de l’aide, majoritairement issue de sunnites ou d’associations islamistes. Elle est aussi responsable de dérives comme la location de terrains aux réfugiés. Ainsi, à Dar Hamieh, dans la plaine de la Bekaa, les propriétaires libanais louent des parcelles, et des tentes, mettant en difficulté des réfugiés modestes, pour partie venus de Homs.

Enfin, dans l’Irak issu de la guerre de 2003, où le régime ne parvient pas à contenir la violence, l’éclatement de la crise syrienne est source d’inquiétude. D’où les réticences politiques de Bagdad lorsqu’il s’est agi de condamner la répression du régime de Bachar Al-Assad.

La problématique des réfugiés dans le contexte irakien est intimement liée à celle des Kurdes. De nombreux Syriens, fuyant le Nord-Est de la Syrie sont arrivés en Kurdistan irakien. Ainsi, le camp de Domiz, ouvert en avril 2012, et désormais surpeuplé. Mais contrairement à d’autres camps, il est ouvert, et il est possible d’en sortir pour chercher du travail. Là aussi, on trouve des hommes seuls, près de 2000, dans une zone à part : ce sont des déserteurs. De nouveaux camps seront ouverts, à proximité de Souleymanieh et d’Erbil. Plus au Sud, des Syriens se réfugient également dans les régions sunnites d’Irak (7).

Des difficultés communes

Malgré la profonde diversité des situations politiques, les réfugiés ont les mêmes besoins humanitaires quel que soit le pays hôte. Arrivés à l’issue d’une fuite, souvent longue et ardue, ils restent traumatisés par ce dont ils ont été témoins (et ce alors que plus de 50 % des réfugiés ont moins de 18 ans). Les conditions de vie dans les camps sont ensuite extrêmement précaires : situation sanitaire, promiscuité (8), humidité. Par ailleurs, comme dans tout contexte de misère et de détresse, on note le développement de comportements violents, et notamment d’agressions sexuelles. Et comme l’illustrent de nombreux rapports (9), le niveau d’assistance est très insuffisant.

Finalement, alors que l’exode donne l’illusion que les frontières s’estompent, c’est au contraire un sentiment d’enfermement qui emplit les réfugiés. Michel Agier (10) reprend le terme anglais d’ « encampment » pour mettre en évidence « l’idée de la mise en camp comme choix politique ». La dimension protectrice des camps laisse peu à peu place à une volonté de contrôle des populations. Dans ce milieu clos, la sensation d’être prisonnier est fréquente. En effet, « Le souci d’exercer un contrôle étroit sur ces flux de populations conduit habituellement les autorités qui en ont la charge à envisager des solutions qui, dans la pratique […] visent à restreindre la mobilité et la liberté d’action des réfugiés » (11). C’est ainsi une mise à l’écart, qui, lorsqu’elle s’inscrit dans la durée, correspond pour ces populations à une « vie en suspens ».

Parler d’avenir ?

En définitive, comme pour le conflit en lui-même, c’est l’inscription dans la durée qui fera difficulté. La question des réfugiés met en évidence l’incapacité (ou le manque de volonté) des puissances à participer à une résolution de la crise syrienne dans son ensemble, et fait écho à la problématique bien connue du lien entre l’assistance humanitaire et la perpétuation des conflits armés (12). Or une partie de la future génération syrienne sera marquée par la violence et l’exil. Les personnels des camps notent déjà des régressions dans les comportements des enfants. Dans un article paru dans la revue Esprit en 1951, le jeune François Nourrissier relevait l’ambiguïté de ces camps de déplacés de l’après-guerre : « cette vie entièrement anormale, qui est mieux qu’une détention mais moins qu’une vie libre, aboutit […] à une évanescence presque totale des personnalités, à leur ruine »(13).

Toutefois, dans ces environnements clos, une culture se développe. Pour la majorité, un retour est envisagé, plutôt qu’un nouvel exode ou que l’installation dans le pays hôte. Ces réfugiés savent qu’ils ne sont pas les habitants d’un pays disparu, mais en guerre. On assiste alors à une recomposition sociale, dans laquelle vaut le prestige des combattants. Et surtout, un brassage communautaire, avec la coexistence artificielle de familles rurales et urbaines, pouvant aboutir à de nouvelles formes de ce que l’on appelle la mosaïque syrienne.

(1) L’ONU estime en outre que 7 millions de Syriens ont besoin d’aide humanitaire

(2) CAESTECKER Frank, « Les réfugiés et l’État en Europe occidentale pendant les XIXe et XXe siècles »,
 Le Mouvement Social, 2008/4 n° 225, p. 9-26, p.25.

(3) Le nombre de réfugiés syriens ne prend en compte que les personnes inscrites sur les registres du HCR, soit, au 11 mars, 857 639 personnes. Cela exclut donc les nombreux réfugiés qui préfèrent éviter les camps et louer des logements ou rejoindre les centres d’hébergement gérés par des communautés locales.

(4) Lire sur ce thème et sur la province de Hatay, PUCHOT Pierre, « À la frontière turco-syrienne, les réfugiés syriens coincés entre la guerre et la misère », Mediapart, 10 septembre 2012. L’auteur y décrit notamment les manifestations des populations locales contre l’accueil de réfugiés, accusés d’affaiblir l’économie de la ville et d’importer l’idéologie djihadiste.

(5) Notons que beaucoup de réfugiés, au Nord du Liban, sont logés chez des proches. Depuis juillet 2012, le Liban accueille aussi des partisans du régime, et des familles de Damas, de classe moyenne ou aisée, qui ont les moyens de subvenir à leurs besoins.

(6) Rappelons que le système politique repose sur une répartition confessionnelle des hautes fonctions de l’Etat.

(7) Par ailleurs, ironie du destin, de nombreux Irakiens qui avaient quitté leur pays en 2003 pour s’installer en Syrie, fuient de nouveau la guerre et font le chemin inverse.

(8) Ces problèmes sont inhérents à la question des réfugiés, et ce indifféremment de l’époque ou du lieu. Lire par exemple les problématiques relevées par NIVET Philippe, « Les réfugiés de guerre dans la société française (1914-1946) », Histoire, économie & société, 2004/2, p. 247-259.

(9) Voir notamment les rapports du HCR, ou de Médecins sans Frontières.

(10) AGIER Michel, « 15 millions de hors-du-monde », Histoire, mai 2011, n°365, p.60.

(11) CAMBREZY Luc, « Territoire et dimension géopolitique de l’accueil des réfugiés », Natures Sciences Sociétés 4/2006 (Vol. 14), p. 365-375.

(12) Selon le HCR, la durée de vie moyenne d’un camp dans le monde est de 15 à 17 ans.

(13) Cité par CABANES Bruno, « 1914-2011 : le siècle des réfugiés », Histoire, 2011/6 (N°365).

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Un commentaire sur « Les camps de réfugiés syriens : un problème humanitaire, un enjeu politique »

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