Marius Lazar, doctorant et membre du CCMO. 

Les dix ans de l’Irak post-Saddam offre un bilan désastreux du point de vue de la situation humanitaire, une tragédie qui a atteint son apogée pendant le conflit sectaire (2006-2008), marqué par des violences qui ont entraîné la mort de dizaines de milliers d’irakiens et des déplacements massifs de population, à l’intérieur et vers l’extérieur du pays. En fait, la dégradation de la situation économique, sociale, sécuritaire irakienne, après 2003, s’inscrit à la suite d’un processus de longue date, qui commence avec les difficultés apportées par la guerre à l’Iran (1980-1988) et surtout par la guerre du Golfe de 1991, avec ses conséquences (la destruction massive de l’infrastructure irakienne, l’embargo imposé par l’ONU, etc.).

Maintenant, après la chute du régime Saddam, les nouvelles autorités politiques irakiennes, venues de l’exil, et surtout les coordinateurs américains du processus de nation building de l’Irak, se sont avérés incapables de proposer des solutions efficaces immédiates en vue de rétablir les services de base (l’eau courante, électricité, énergie). A cela il faut ajouter l’effondrement économique et le chômage (30 % en 2003 – 23 % en 2012) et la rapide dégradation sécuritaire, dans le contexte de l’émergence des insurrections sunnites et chiites (sadriste). Tout cela a aggravé d’une manière paroxystique la condition de la population irakienne, notamment dans les régions sunnites et les provinces mixtes (autour de Bagdad), caractérisées par une entropie sociale de plus en plus accélérée.

Après février 2006, le déclenchement d’une guerre sectaire a eu comme conséquence une explosion de violences quotidiennes, provoquant des centaines de morts par jour, soit dans des attentats terroristes soit à la suite des innombrables agressions contre la population civile. En visant particulièrement les élites, elles ont détruit ou ont obligé à exil une partie importante des professionnels les plus nécessaires durant ces moments de crise. Entre 2003-2012, plus de deux milles médecins et plus de quatre cents d’universitaires ont été tués; d’autres milliers ont choisi de s’enfuir, en raison des menaces ou des violences dirigées contre eux. Selon la Croix Rouge, plus de la moitié des médecins irakiens ont quitté l’Irak jusqu’à 2008, d’où toute une série de conséquences tragiques: l’incapacité de l’Etat voire d’assurer les services médicaux de base, l’augmentation des taux de mortalité – surtout infantile, l’apparition des épidémies, etc.

Durant les premières années post-Saddam, la malnutrition touchait 28 % parmi la population, 68 % de l’irakiens n’avaient pas d’accès à l’eau potable et plus de 10 millions de personnes dépendaient du système de rations alimentaires, conservé de l’époque du régime ba’thiste. L’éducation passait par le même processus de déstructuration, la qualité de l’enseignement baissait à tous les niveaux, devenant de plus en plus faible. Le nombre de ceux qui renoncent à l’école est plus que considérable, beaucoup des enfants étant obligés, par les difficultés quotidiennes d’assumer des activités pratiques, surtout au sein des familles – de plus en plus nombreuses, touchées par la disparition des membres adultes masculins. En conséquence, la société post-Saddam a de moins en moins de ressources pour former les milieux professionnels nécessaires pour mettre en œuvre une gestion minimale de l’économie du pays, surtout dans les domaines fondamentaux, tels que l’industrie pétrolière.

Les multiples violences et conflits d’après 2003 ont provoqué des dizaines de milliers de morts et ont obligé à l’exil des millions d’Irakiens. En 2008, un haut-commissaire pour les réfugiés des Nations unies estimait à 2 millions le nombre des réfugiés dehors l’Irak (en principal en Syrie, la Jordanie, le Liban) et à 2,7 les irakiens déplacés dans l’intérieur du pays. Beaucoup d’entre eux étaient membres des minorités ethniques et confessionnelles, surtout chrétiennes (plus de la moitié de la communauté chrétienne irakienne, qui comptait presque un million de croyants). Quant aux autres, ils sont sunnites et fuient les quartiers et les localités où ils sont réprimés par les chiites, où, par contre, des chiites qui font pareil, en se dirigeant vers les régions où ils sont majoritaires et où ils espèrent trouver plus de sécurité. Bagdad – qui connaît la plus haute échelle de violence- est le plus affecté par ces mutations de population qui prennent l’allure d’un vrai nettoyage sectaire. Entre 2006-2008, les quartiers mixtes sont farouchement disputés entre les milices sunnites et chiites pour arriver, finalement, à une polarisation sectaire de la capitale (l’ouest restant sunnite et l’est, le sud et le nord devenant majoritairement chiites, à l’exception de quelques enclaves sunnites – comme al-Adhamiya) et entrainant la fuite de plus d’un demi-million d’habitants.

Le partiel redressement sécuritaire, politique et économique, depuis 2008, n’a pas signifié, pour autant, une sortie de l’Irak du désastre humanitaire. Même si une partie des réfugiés, tant de l’intérieur que de l’extérieur (surtout entrant de Syrie, après 2011) sont revenu vers leurs anciennes résidences, en bénéficiant d’un soutien gouvernemental finançant ce processus, il reste encore beaucoup d’autres qui ne sont pas encore réintégrés dans la société irakienne ou dans les sociétés d’accueil. La corruption, le clientélisme, la répartition partisane des ressources de l’Etat, les écarts entre les gouvernorats sunnites – souvent soumis aux discriminations, les provinces chiites – favorisés par le pouvoir de Bagdad, et les trois provinces kurdes – qui connaissent un développement très visible, toutes contribuent à la fragilité de l’Irak et empêche l’implantation des projets de redressement à l’échelle nationale. Le nombre d’habitants vivant sous le seuil de la pauvreté reste très élevé (25 % en 2009) et situent l’Irak plutôt au niveau des pays africains sous-développés, des millions d’Irakiens étant encore dépendants des subsides offerts par l’Etat. Ces raisons sociales et économiques s’ajoutent aux motivations politiques pour entraîner une contestation sunnite de plus en plus agressive, depuis décembre 2012, protestant contre le régime de Nouri al-Maliki et critiquant sa gestion préférentielle des ressources de l’Etat.

Dix ans après la disparition du régime de Saddam Hussein, le rêve américain d’un Irak devenant un modèle démocratique et le promoteur d’un libéralisme triomphant s’est avéré une utopie naïve et tragique. Reste à voir si la nation irakienne elle-même, un repère pour tout le monde arabe, réussira à trouver les ressources et surtout le pouvoir pour se régénérer, en sortant d’un très long processus de dissolution, pour lequel la tragédie humanitaire représente, peut-être, un passage transitoire obligé.

 

 

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Un commentaire sur « L’Irak: une (trop) longue tragédie humanitaire »

  1. L’article avait brossé la situation sociale en Irak mais n’avait pas abordé le fond du problème. Les chiffres alarmants des réfugiés, déplacés, sans abris etc…ont peu d’effet sur le lecteur tant les catastrophes de ce genre sont quotidiennement citées par les mass médias. Cependant, il existe des éléments qui en sont la cause principale, éléments bien planifiés pour amocher l’Irak irréversiblement.
    Lorsque les USA ont envahi le pays c’est pour le » faire revenir à l’age de la pierre » sans possibilité de reconstitution. Premiérement pour biffer de la région un Etat fort, deuxièmement pour répondre aux vœux d’Israël
    Ceux qui sont venus avec eux actuellement aux commandes du pays éprouvait une haine irascible envers Sadam. Que leur importe les dégâts infligés au pays et à la population pourvu qu’on arrive à se débarrasser du maître de Bagdad.
    Ensemble, ils savent que la reconstruction du pays ne se fera pas et la liberté promise ne verra jamais le jour. Les manœuvres dressées visent à prolonger indéfiniment l’indigence,l’insécurité et le grippage des services publics.
    Pendant ce temps; les responsables tirent profit de ce chaos en se remplissent les poches en toute impunité. Et il faut faire vite car la situation n’est pas durable -et certains essaient de la prolonger en connivence avec divers intervenants locaux et extérieurs- Les recettes de l’Etat disparaissent et les dépenses ne laissent sur le terrain aucun aucun signe d’investissement;
    Ailleurs, une ou deux générations privées de scolarité font grimper en flèche le taux de analphabétisme dans un pays réputé par ses savants et ses chercheurs classés parmi les fleurons mondiaux du savoir. En fait on les retrouve plus. Certains ont été purement et simplement liquidés, d’autres kidnappés, et ceux qui restent peuvent au maximum enseigner du calcul mental.
    Quel serait l’avenir de l’Irak? Retrouvera-t-il – au maximum -sa place au niveau régional?
    Pas du tout. L’Irak fera partie des civilisations disparues. Le démembrement est inéluctable. C’est une question du temps qui ne peut excéder deux décennies.
    Le Kurdistan -aprés avoir acquis le territoire de son rêve s’accommodera difficilement à vivre sous une autorité centrale alors que l’indépendance est à portée de sa main encouragée par la communauté internationale et conforme aux testes onusiens.
    Les autres « provinces suivront.Les actuels dirigeants préféreraient le titre de chef d’Etat plutôt que celui de gouverneur d’une province.
    Finalement on est en droit de nous interroger sur l’agression de l’Irak par les USA. La majorité des écrits -à dessein?- juge l’opération de fiasco. Pour nous et d’aprés cette ébauche on la qualifie d’une étonnante réussite car les américains sont partis en Irak -non pas pour se débarrasser d’un dictateur il y en a plusieurs- c’est pour détruire sa force qui se manifeste:
    – En la personne de son président qui a su -abstraction faite des moyens- hisser son pays au rang de puissance régionale et maintenir sa cohésion. Ce président est pendu
    – Par sa superficie. Elle est démembrée
    – Par sa richesse en hydrocarbure. Elle a changé de propriétaire
    -Par ses savants. Ils sont soit assassinés soit enlevés
    L’ensemble a contribué à la prospérité du pays. Cette prospérité fait actuellement partie du passé et nul espoir pour qu’elle revienne dans un pays qui a perdu les facteurs de son avènement.

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