Par Sébastien Boussois, collaborateur scientifique REPI  à l’ULB, Bruxelles et chercheur associé au CJB, Rabat.

La guerre des étoiles des années 1980 entre l’URSS et les Etats-Unis et la relance des armements avait fini par faire pschitt : fort heureusement, il n’y eut jamais de troisième guerre mondiale. La montée des tensions politiques mais surtout médiatiques entre Israël et l’Iran relève presque d’un scénario similaire de blockbuster américain. La campagne de communication lancée par l’Etat d’Israël depuis deux mois contre le danger iranien et les menaces nucléaires qui seraient fin prêtes à être mises a exécution courant octobre s’apparente de plus en plus à un coup de bluff.

Tous les ingrédients d’un film d’espionnage et d’action du temps de la Guerre froide y sont: deux pays puissants que tout oppose, clivages idéologiques et culturels monstres, menace de masse par le fait d’armes non-conventionnelles et de destruction massive, échec des diplomaties de couloir pour trouver une solution à l’amiable, déséquilibre des partitions avec un pays détenteur qui n’a jamais été autorisé à posséder l’arme nucléaire mais que l’on tolère et un que l’on interdit totalement, contexte géopolitique régional tourmenté, risque d’embrasement « mondial » annoncé, personnalités extrêmes des deux protagonistes Benjamin Netanyahu et Mahmoud Ahmadinejad coincés par le pouvoir qui semble les téléguider vers le clash, inquiétudes internes sur l’irresponsabilité des gouvernants et la capacité de ces derniers à protéger leur population en cas de guerre ouverte.

Le climax a été atteint début septembre au moment même où après l’Etat major, l’opinion publique, l’opposition israélienne, la communauté internationale, ce fut le Président Shimon Pérès qui se déclara contre toute intervention unilatérale hasardeuse et solitaire de l’Etat hébreu contre l’Iran. Il ne restait plus que le quatuor accordé Netanyahou-Ovadia-Barak-Lieberman, perdu au sommet de l’Etat, pour continuer l’opération de menace. En réalité, cette question récurrente d’une guerre entre Israël et l’Iran date des années 1990. Elle fut brandie à maintes reprises entre les deux anciens alliées. Elle aurait peut être été possible à une autre période, mais aujourd’hui, elle paraît tout sauf réalisable et à même d’être un succès.

Il y a trois raisons majeures à cela : l’Iran n’est pas l’ennemi que l’on imagine, il n’en a même pas la force ni la solidité et probablement pas la volonté s’il ne se sent pas menacé et porté au ban des Nations ; Israël est déconnecté de la nature des conflits d’aujourd’hui et ne gagne plus de guerre depuis bien longtemps ; enfin l’enjeu des élections américaines de novembre est le gage quasi-certain qu’Obama maintiendrait le statu quo et ne menacerait pas sa réélection dans une aventure à risques contre un nouveau pays musulman.

 1.    La volonté iranienne de produire du nucléaire militaire n’est pas plus avérée que la présence d’armes de destruction massives en Irak en 2003

Rien n’est prouvé à ce jour sur la réalité de la menace ou pas. Le dernier rapport de l’AIEA expliquait en septembre dernier que dans quelques semaines l’Iran aurait réussi à enrichir son uranium à 20% devenant de fait, un outil pour une potentielle constitution de l’arme nucléaire. Mais rien n’est prouvé des véritables desseins iraniens à l’heure actuelle : nucléaire civil ou militaire[1]. « L’idée d’une attaque contre les installations nucléaires iraniennes est évoquée par Israël depuis 1994 mais c’est depuis 2002 que cette option est véritablement étudiée comme possible réponse à la menace d’un Iran nucléarisé. Deux raisons expliquent l’étude du recours à la force contre l’Iran : d’une part, le programme nucléaire iranien connaît depuis 2002 une nette accélération et, d’autre part, l’arrivée au pouvoir de Mahmoud Ahmadinejad a entrainé une plus grande radicalisation du discours », explique Jean-Baptiste Beauchard, doctorant à l’IRSEM (Paris), auteur avec Sébastien Boussois de Le défi sécuritaire en Israël : mythes et réalités[2].

Au regard de la transformation globale de la région depuis plusieurs mois, la question de la menace iranienne aurait pu rétrograder dans la conscience des politiques israéliens. Or, il n’en est rien bien au contraire selon Yigal Palmor, le porte-parole du Ministère des Affaires étrangères israélien : « La menace iranienne n’a jamais été la seule. Elle était, et elle reste, la plus importante. Des armes nucléaires aux mains d’un régime intégriste qui sacralise et enseigne l’attentat suicide, qui commet des attentats un peu partout dans le monde, qui martyrise sa propre population et prête main-forte a Assad qui en fait davantage pour la sienne, c’est le cauchemar du Proche et du Moyen Orient tout entier, et bien au-delà. »[3]

 2.    Israël est un Etat de plus en plus affaibli

Il est loin le temps où Israël et Iran coopéraient ensemble contre le pouvoir de Saddam Hussein qui possédait des armes chimiques et bactériologiques et bataillait contre son ennemi perse de 1980 à 1988 lors de la première Guerre du Golfe qui fit près d’un million de morts. Les guerres successives menées par Israël depuis plusieurs années n’ont pas eu le résultat escompté par l’Etat-major, et ont donné au pays une image de plus en plus belliqueuse. Mais cela n’est pas un fait nouveau. En réalité, l’image d’Israël s’est écornée depuis au moins une dizaine d’années, et si l’on en croit un sondage récent de la BBC[4], ce n’est pas prêt de changer: Israël arrive en tête – juste devant le Pakistan, la Corée du Nord et l’Iran – des États les plus mal vus. Son influence est jugée « négative dans le monde » par 49 % des sondés, contre 21 % qui l’estiment « positive ». C’est que le spectacle des bombardements indiscriminés contre le Liban en 2006, puis contre la bande de Gaza 2008-2009, suivis de l’attaque pirate contre la Flottille de la paix  ont soulevé une émotion sans précédent. Il faut s’attacher à la question de la réputation et de l’image d’Israël pour comprendre et appréhender le soutien que l’Etat hébreu pourra obtenir dans le déclenchement d’une nouvelle guerre, contre l’Iran cette fois-ci. Le problème essentiel pour le gouvernement israélien réside donc dans son isolement pour mener une telle guerre et donc en la légitimité de son action aux yeux de la communauté internationale mais également en le risque de déstabilisation globale de la région. En effet, anciens généraux, Etat-major, services de sécurité Shabak doutent de l’efficacité d’une intervention aérienne lointaine sur des sites majoritairement éparpillés et enfouis profondément dans le sol, restant indétectables à coup sûr par les satellites et drones du genre. Il suffit enfin d’analyser les capacités militaires d’Israël pour se rendre compte du risque d’échec encouru en attaquant l’Iran. Israël n’est pas doté de la dernière génération de bombes américaines MOP GBU-57A « bunker buster » capables de pénétrer en sous-sol afin de détruire les « fameuses » installations nucléaires iraniennes bunkérisées. Les Américains semblent réticents à vouloir leur fournir voire les utiliser. De toute façon, Tsahal devrait avoir l’appui américain quoi qu’il se passe, pour utiliser ces bombes seules à même de parvenir à l’objectif initial, car elle ne possède pas non plus les avions de combat Northrop Grumman’s B-2 à mêmes de les transporter et les larguer. Enfin, Israël n’a pas suffisamment d’avions de ravitaillement en vol Lockheed Martin KC-130 (5) pour réapprovisionner en fuel ses avions de combat F-15s et F-16s alors que les Américains en disposent de près de 80. On comprend alors tout l’intérêt de bases-arrières de ravitaillement comme ce pourrait être le cas en Azerbaïdjan par exemple.

3.    Et si Israël cherchait tout simplement à court-circuiter les USA ou surtout mettre à mal la réélection d’Obama ?

 Les derniers sondages d’opinion en Israël menés par la chaine Channel 10[5] témoignent encore de l’incertitude des Israéliens: en effet, 46% s’opposent à une guerre unilatérale pendant que 32% se montrent favorables et 22% restent à l’heure indécis. Mais pire  encore: 19% des Israéliens seulement pensent qu’Israël peut attaquer seul l’Iran, contre 42% requérant l’appui logistique et politique des USA. Plus troublant, dans un autre sondage de février 2012 de la  Sadat Chair de l’université du Maryland avec le soutien de l’Institut Dahaf en Israël, 44% des Israéliens pensent qu’a l’issue d’une attaque de Téhéran, le régime dit des Mollahs sortira renforcé, 45% pensent qu’il sera affaibli. Enfin, signe d’une frilosité des Israéliens: 22% pensent que l’opération contre l’Iran durerait des années, 29% des mois, 19% des semaines[6]. Il y a rupture manifeste et croissante entre les Israéliens et leur gouvernement sur le sujet. Mais le premier ministre Benjamin Netanyahou et Ehud Barak, son ministre de la Défense ont battu en brèche les critiques et tiennent bon leur coalition seul maitre à bord et peu sûre de céder. Ils réfutent même l’idée de la nécessité d’un vote à la Knesset, malgré la gravité de la situation.

Certains parlent d’hystérie collective de la population israélienne depuis que le régime syrien a reconnu pour la première fois posséder des armes chimiques à la mi-août. On va dans la surenchère au point que l’on commence en Israël à réquisitionner des parkings, des garages, d’anciens bâtiments pour servir d’abris en cas de contre-attaque iranienne, et les Israéliens commencent à recevoir de nouveau des masques à gaz en cas de bombardement d’armes chimiques. Un système d’alerte par SMS en cas d’attaque iranienne sur le pays a été mise au point mais toute la population est encore loin d’être équipée (4000 masques distribués par jour). La distribution a commencé gratuitement dans les supermarchés. Même l’ancien chef des renseignements Uri Saguy condamnait cet affolement instrumenté par le gouvernement: « Il y a une hystérie orchestrée et dont le timing a été planifié pour placer le pays dans un état d’anxiété artificiel ou non »[7] A l’heure actuelle, les chiffres oscillent mais on estime entre 50 et 54% de la population équipée en masques à gaz. Serge Dumont, journaliste israélien pour Le Temps et Le Soir explique dans un de ses articles : « De l’aveu même de (…) Tsahal, à peine 54% des civils israéliens disposent du masque à gaz qui leur est livré à domicile par la poste. Au rythme où la distribution se poursuit, elle ne sera pas achevée avant 2016 lorsque les filtres de certains de ces masques auront dépassé la date de péremption. »[8] Pour autant, même si inquiète, la population n’a quasi pas manifesté contre cette guerre. Les dernières contestations publiques à Tel Aviv n’ont même pas attiré 200 personnes le 22 août dernier. Comme si la population s’y était déjà fatalement préparée malgré elle.

4. Pourquoi la guerre est déjà un échec avant même d’avoir commencé…si elle survient

C’est la première fois de l’histoire qu’un gouvernement se retrouve aussi isolé sur un tel choix stratégique, politique et militaire, En effet, l’impossibilité de la victoire israélienne sans l’appui des Etats-Unis, la capacité de détourner l’attention intérieure des véritables problèmes internes, la relégation de la résolution de la question palestinienne renvoyée aux calendes grecques, ne doivent pas faire oublier une dernière hypothèse expliquant un tel emballement de Tel Aviv: le soutien israélien direct au candidat républicain Mitt Romney pour les élections américaines de novembre. En effet, les relations entre USA et Israël sont détestables depuis quatre ans et un retour des « croisés » donnerait à coup sûr un aval direct à Israël pour poursuivre sa politique contre l’Iran, sa politique défensive contre ses nouveaux voisins par l’enfermement entre quatre murs, son refus de relancer les négociations avec les Palestiniens sans préalable comme ce leur fut demandé en vain, mais accélérer encore l’occupation des Territoires palestiniens et de Jérusalem-est pour finir d’enterrer un projet d’Etat palestinien, qui sera peu soutenu dans les faits par la droite américaine. Netanyahou sait aussi, qu’une fois réélu, Obama fera tout pour le contraindre cette fois ci à reprendre le chemin des négociations avec les Palestiniens, libéré de l’enjeu de sa réélection.  Tous ces motifs peuvent faire véritablement douter aujourd’hui qu’Israël se lance dans une telle opération suicidaire contre Téhéran qui pourrait faire au minimum 500 morts côté israélien mais surtout qui, selon les propres mots d’Ephraïm Halévy, ancien directeur du Mossad, pourrait provoquer «  une guerre longue de plusieurs générations »[9] avec une société israélienne qui n’en a déjà pas besoin. Une guerre qui échoue dans les esprits avant même le début est une guerre en partie déjà perdue sur le terrain. C’est bien sur sans compter les guerres d’Israël qui avaient été annoncé comme des succès à venir et qui ont été de sérieux échecs ces dernières années : la guerre contre le Liban en 2006 et l’opération « Plomb durci » contre Gaza en décembre 2008.


[2] La majorité des développements qui suivent sont développés à partir de cet ouvrage, Editions du Cygne, Paris, 2012.

[3] Interview réalisée en août 2012.

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