Par Julie Chapuis, Doctorante-chercheure à l’EHESS, doctorante associée à l’IRSEM.

 

Article publié dans la revue Champs de Mars

Les tensions qui opposent les belligérants communautaires pendant la guerre civile libanaise ne se traduisent pas nécessairement en termes conflictuels au sein des populations civiles qui, plutôt que de reproduire la violence, tentent de la dépasser par la solidarité. Organisée, cette solidarité se structure autour de groupes réunis non plus spontanément, mais dans des cadres agencés qui se distinguent par exemple, par leur expression culturelle (collectifs d’artistes, clubs littéraires) ou leur méthode médico-sociale (ONG); dans ce que l’on appelle communément la « société civile ».

Comment cette société civile issue des tensions nées des sociétés politiques et communautaires, peut-elle s’en extraire et se structurer de manière autonome par rapport aux éléments-sources de conflictualité ?

Cette étude montrera, à partir des cas de ‘Amel et de la Fondation Imam Sadr, comment ces ONG se sont précisément structurer à partir de ces tensions pour mieux s’en distinguer, autour d’un temps et d’un espace conflictuels utilisés comme ressources de mobilisation privilégiés.

La guerre intérieure est sans doute le processus par excellence qui affecte le plus durablement le tissu des relations dans une collectivité (KIWAN, 2003, p.67), car aux destructions matérielles qui l’accompagnent, viennent s’ajouter les destructions physiques et morales – mort, blessures, handicaps, tortures, humiliations et prises d’otages – soit autant de traumatismes qui touchent directement les populations civiles. Si le débat animant la société libanaise à propos de la qualification appropriée pour évoquer la guerre qui se déroula épisodiquement de 1975 à 1990, exclue souvent le terme de « guerre civile » lui préférant ceux « d’évènements », de « guerre du Liban», de « guerre des autres », cette guerre avait bel et bien un caractère civil par ses cibles et ses victimes. Meurtris individuellement autant que collectivement, ces civils n’ont de moyen de répondre à cette violence qu’en l’adoptant, en la fuyant, en s’y résignant ou en la contestant. De toutes ces réactions, c’est sans doute la dernière qui apparaît la plus audacieuse ; et seule son entreprise collective semble rendre plus aisée ce choix. Les tensions qui opposent les belligérants communautaires pendant la guerre civile ne se traduisent donc pas nécessairement en termes conflictuels au sein des populations civiles qui, plutôt que de reproduire la violence, tentent de la dépasser par la solidarité. Organisée, cette solidarité se structure autour de groupes réunis non plus spontanément, mais dans des cadres agencés qui se distinguent par exemple, par leur expression culturelle (collectifs d’artistes, clubs littéraires) ou leur méthode médico-sociale (ONG); dans ce que l’on appelle communément la « société civile ».

L’intérêt porté à la société civile – et plus particulièrement aux organisations non-gouvernementales – en tant qu’objet d’étude politique, émerge essentiellement dans les années 1990, en même temps que le débat sur le rôle de l’État prend forme dans les milieux de l’aide au développement. Au Liban, cette période correspond à la reconstruction de l’État disloqué par des années de guerre civile, et la question se pose alors – comme dans d’autres pays – sur la place que doit reprendre l’État tandis que ses prérogatives ont été assumées, pendant la guerre, par des structures privées. Deux critères sont retenus pour définir une ONG : cette appellation fait d’abord référence à un groupe librement constitué par des personnes ou des collectivités privées et poursuivant des buts non lucratifs. Ensuite, comme le nom l’indique, une organisation non-gouvernementale est sensée être indépendante à l’égard des autorités officielles tout en pouvant permettre de poursuivre la politique qu’elles mènent. Généralement, on distingue deux types d’ONG : les ONG dites de développement ou de services et les ONG revendicatrices ou de plaidoyer. Dans le cadre d’une déconstruction/construction étatique, les ONG de développement interviennent dans des domaines relevant de la compétence étatique, tandis que les ONG de plaidoyer avancent des revendications dans la sphère publique. Les deux ONG sur lesquelles s’appuie cet article, l’association ‘Amel et la Fondation Imam Sadr[1], ont toutes deux été créées en tant qu’ONG de services et ont élargi leur domaine de compétence à la fonction de plaidoyer : elles interviennent donc à la fois sur le terrain de la mise en place d’une action collective et de sa formulation auprès des autorités publiques.  Un lien ambiguë – d’autant plus problématique qu’avec la guerre civile se pose la question du rôle de l’État – se noue entre les acteurs non-gouvernementaux  et les acteurs politiques : ils interviennent dans les mêmes domaines mais ils appartiennent à deux mondes apparemment distincts.

Souvent écarté par les politologues, car il ne représente pas un acteur « puissant » au sens classique du terme, l’acteur non-gouvernemental est un acteur complexe : ses rapports à l’autorité politique et au schéma communautaire sont assez difficiles à cerner, et son existence même interroge l’organisation politique du Liban. La société civile qui implique « le passage au politique, c’est à dire la fin de la médiation des « communautés » organiques (ordres, castes..) entre l’individu et l’ordre politique » (ROY, 2002, p.172), est confrontée, pendant la guerre civile, à l’affrontement armé entre les communautés qui imposent le chaos politique. En refusant de s’y soustraire, elle porte en quelque sorte la responsabilité de maintenir une cohésion nationale effritée. Certes, le phénomène d’émergence d’une société civile n’est pas circonscrit au Liban et s’impose de plus en plus comme une problématique singulière dans tous les pays du Moyen-Orient (BEN NEFISSA, 2002) – notamment dans leur interaction avec l’autoritarisme – mais en concentrant une densité particulièrement forte d’ONG[2], le Liban s’impose comme un véritable laboratoire d’observation des rapports entre l’acteur non-gouvernemental et l’État en construction permanente. Avec les conflits récurrents qui ont affecté le pays, la société civile s’inscrit dans un espace-temps conflictuel à partir duquel elle doit se structurer. Comment peut-elle alors s’affirmer dans ce contexte, voire par ce contexte ?

Pour appréhender la société civile dans le temps et l’espace des guerres au Liban, il faut d’abord distinguer société civile, société politique, société militaire (ou milicienne) et société religieuse, distinction que la société libanaise peine à faire tant l’imbrication des problématiques confessionnelles et politiques a été source de conflictualité. Tandis qu’avec la première guerre, la société politique a éclaté en plusieurs pôles périphériques confondus à l’autorité de leur communauté religieuse dominante et défendus par leur groupes militaire respectifs, la société civile semble se définir de « manière différentielle, dans un rapport dialogique avec ces deux autres systèmes de référence particulièrement prégnants au Liban : celui de la religion – la société civile versus la cité de Dieu – et celui de la violence armée – la civilité ou le civisme versus la violence » (KARAM, 2006, p.93). Prise en étau, la société civile doit alors se positionner entre deux sociétés politiques, l’une centrale incarnée par un Etat libanais dépourvu de son pouvoir coercitif, et l’autre éclatée en pôles d’autorités périphériques armés et structurés autour de la société communautaire. Pour reprendre Bertrand Badie, « dans la mesure où il n’y a ni centre, ni Etat complet, les allégeances périphériques sont parfaitement reconnues et considérées comme légitimes » (BADIE, 1979, p.212). Certes, mais il semble que certains éléments de la société civile se soient quelque peu émancipés de ces allégeances périphériques dont l’influence qu’elles exercent sur la confrontation des individus et le cadre de la guerre civile qu’elles constituent sont autant de contraintes à dépasser pour se structurer en élément autonome.

Une analyse diachronique de l’évolution de la société civile libanaise permet de distinguer la concomitance entre l’intensité des différents épisodes conflictuels qui ont bouleversé le Liban et les phases de structuration des associations civiles. Deux mouvements distincts rythment la structuration de la société civile libanaise. Le premier mouvement est celui de la guerre : marqué par une intensité conflictuelle forte, ce mouvement – ponctué par la guerre civile, par l’occupation israélienne et par la guerre de l’été 2006 – confirme l’émergence auparavant embryonnaire d’une nouvelle génération d’association cherchant à se distinguer des causes et des effets du conflit qui les conduisent à se structurer collectivement. L’urgence qui caractérise ce temps conflictuel détermine les activités et oriente la stratégie des ONG. Le deuxième mouvement que constitue l’après-guerre, et la reconstruction qui l’accompagne, offre aux associations civiles de nouveaux thèmes de mobilisation leur permettant de s’engager vers une nouvelle stratégie, celle du développement. De même que les acteurs politiques et les forces armées, les acteurs sociaux adaptent leurs stratégies selon le degré de conflictualité dans lequel ils évoluent.

En temps de guerre, l’espace dans lequel s’inscrit le conflit est à la fois objet de conflit pour les acteurs belligérants qui cherchent à y imposer leur pouvoir, et cadre de conflit pour ceux qui le subissant, tentent de s’en extraire. L’espace qui a le plus souffert des guerres du Liban, est sans aucun doute le Sud-Liban. Déjà marginalisée socio-économiquement par les autorités publiques avant la guerre civile, la population de la région est exposée à la violence et à la paupérisation qui l’accompagne. Si le lien entre pauvreté et conflictualité est largement discutable, le lien entre insécurité et appauvrissement d’un groupe reste quant à lui bien réel : la logique sécuritaire et la logique humanitaire se rejoignent donc dans cet espace autour de la protection qu’elles proposent d’apporter aux populations civiles exposées aux conflits. En exposant les stigmates des combats, l’espace en guerre balise les zones géographiques d’intervention des acteurs humanitaires qui deviendront les zones de mobilisation privilégiées dans l’après-guerre, à travers une symbolique mêlant les figures de « territoire-martyre » et de « territoire-résistant » sur lesquelles repose le discours des ONG et que leur attribue d’ailleurs à l’envi la propagande animée par les partis politiques chiites, à l’instar du Hezbollah.

Entre société politique et société communautaire : la distanciation de la société civile face aux acteurs en conflit

Le contexte de guerre civile impose de distinguer, au préalable, la société civile de la société communautaire : la première reposant sur des liens civiques choisis librement, tandis que la seconde s’appuie sur des liens primaires (famille, clans, groupes confessionnels…) contraints. Deux termes arabes distincts sont d’ailleurs employés pour qualifier ces deux notions, mujtama al-ahli désignant la société communautaire, mujtama al-madani la société civile. Néanmoins, dans les activités menées par les structures liées à l’une ou l’autre société, la différence n’est pas toujours évidente : la société communautaire pouvant tout aussi bien, à travers ses structures paroissiales, mener des activités caritatives proches des activités de service proposées par les structures civiles non-communautaires. La différence se situe plutôt en terme de culture, la société communautaire, dite « traditionnelle », motive ses activités caritatives par des référents religieux (charité, don de soi), tandis que les associations civiles justifient leurs actions, dans une logique plus pragmatique, par la réponse à une demande. De ce point de vue, la guerre civile – ou plus exactement la guerre contre les civils – a fourni bien plus qu’une demande. Dans sa manifestation sur le terrain civil, se traduisant par les bombardements et les prises d’otages ciblés, les déplacements de populations, la séparation physique des communautés par une ligne de démarcation – qui sont autant d’évènements conduisant au repli contraint des communautés – la guerre a renforcé les identités et les liens communautaires au détriment des liens civiques. Pourtant, malgré cet affaiblissement généralisé de la société civile (KIWAN, 2003), certains éléments qui la constituent se sont au contraire affirmés par la guerre, en se distinguant des acteurs en conflit. C’est le cas de certaines ONG qui trouvent une raison de poursuivre ou d’entamer leurs activités  à travers la guerre, soit en s’appuyant habilement sur le lien communautaire, soit en le contestant. L’exemple de la Fondation Imam Sadr – dont le fondateur Moussa Sadr est l’une des figures emblématiques de l’activisme politico-religieux en faveur d’une réconciliation inter-confessionnelle pendant le conflit – est assez révélateur du lien ambiguë entretenu entre société civile et société communautaire. La Fondation Imam Sadr est certes – par son registre discursif, ses activités, le profil sociologique de son personnel et de ses membres, son implantation géographique – fortement tournée vers la communauté chiite dont l’Imam Sadr est l’un des porte-voix. Pour autant, la Fondation s’est toujours refusée, à l’image de son fondateur, de faire le jeu des clivages communautaires et conteste un attachement exclusif à la communauté chiite[3]. La communauté chiite reste le socle de mobilisation privilégié de la Fondation mais le dépassement des clivages communautaires demeure l’un de ses objectifs premiers. Cette thématique du dépassement est plus nettement intégrée par l’ONG ‘Amel qui s’affirme dès sa création, comme un élément constitutif d’une société civile distincte de la société communautaire, par ailleurs plus proche de la société politique. Dans sa charte, ‘Amel porte le dépassement des communautés non pas comme un objectif à atteindre mais comme un préalable pour promouvoir les Droits Humains qui est l’objectif réel de l’association[4]. Les clivages communautaires ne sont pas pour autant niés par l’association, mais ils sont considérés comme une entrave aux droits élémentaires : le conflit existe mais sa résolution est envisagée comme un moyen, voire comme un outil de travail, essentiel pour parvenir aux objectifs de l’association. Bien que la société communautaire soit appréhendée différemment par ces deux associations, elle est dans tous les cas considérée exclusivement dans son caractère pluriel (société pluri-communautaire) et n’est appréciée qu’à partir de sa capacité à s’intégrer dans des relations mutuelles (cohésion nationale). Aussi, si la société civile et la société communautaire se croisent et se superposent, la société civile – notamment par les liens civiques qu’elle suggère – semble plus directement liée à la collectivité nationale dont l’allégeance exige justement de dépasser les liens communautaires.

Par définition, les associations civiles s’appuient sur un mode d’adhésion contractuel combiné à la défense de causes collectives à la communauté des citoyens. Les structures qui forment l’ensemble société civile se situent donc plutôt par rapport aux structures étatiques et politiques existantes. L’intégration à la société civile qui suppose que l’on contracte de nouveaux liens (à travers l’adhésion à un parti, à un syndicat, à une ONG…) s’opère d’ailleurs à partir de l’insertion de la société communautaire au sein de la collectivité nationale (KIWAN, 2003). Reste que cette « extraction » du stricto-communautaire vers le national qu’encourage a priori la société civile, n’est pas si évidente. Si la société civile a été investie d’une mission de démocratisation (CAMAU, 2002), cette supposée vertu a rapidement montré ses limites[5] et ce discours qui postule que la « société civile comme si »[6] (CAMAU, 2002, p. 216) est une entité distincte de l’État et supposée « meilleure » que lui, néglige les relations de pouvoir qui existe au sein de la société. Les ONG peuvent, en réalité, tout aussi bien reproduire les déséquilibres sociaux et politiques préexistants, plutôt que de proposer des alternatives aux systèmes de pouvoirs en place (communautaire, clientéliste, patrimonial, clanique etc…) ; et entretenir, comme on l’a vu, des liens ambigus avec une société communautaire qui a largement débordée sur le système politique. De même que la frontière société communautaire/ société civile n’est pas évidente, la frontière État/société civile ne va pas de soi et leur possible imbrication rend la notion même de société civile d’autant plus floue. Cette proximité entre ces deux « fictions » « d’État » et de « civils » – qui ont acquis une certaine « réalité » et une certaine « présence » dans la guerre – se noue dans l’imaginaire collectif libanais autour de leur non-recours aux armes pendant la guerre civile, leur séparation travaillée par les parties belligérantes, ayant renforcé leur lien (BEYDOUN, 1993, p.186). La guerre civile aurait ainsi réconcilié les « civils » avec la « fiction d’État ». L’après-guerre devrait alors permettre de réconcilier l’État – dépossédé de ses prérogatives assumées par les structures privées de type communautaires ou non – avec la société civile. Ayant assuré la garantie de la sécurité des civils par la création de comités de défense civile, la gestion des déplacements de populations, la prise en charge des blessés, et en ayant tenté de maintenir le tissu socio-économique, les ONG se sont substituées, volontairement ou non, à l’Etat libanais pendant la guerre – parallèlement aux structures strictement communautaire dont les milices sont l’exemple le plus probant en matière de « défense communautaire ». Le délitement de l’Etat libanais causé par la guerre et sa reconstruction dans l’après-guerre définissant alors pour beaucoup les stratégies discursives et les stratégies d’action des différentes organisations relevant de la société civile – le tempo d’intensité conflictuelle constituant ensuite la variable d’ajustement de ces stratégies –  cette dernière se construit à proximité, voire à la limite, de la société politique. Bien qu’elles se définissent toutes deux comme apolitiques, dans leurs structures, leurs stratégies d’action, leurs affiliations politiques, voire les personnalités qui les composent, les deux ONG traitées ici ont, par exemple, des représentants réels ou emblématiques qui ne se distinguent pas nettement des « professionnels de la politique ». Comme son nom l’indique, la Fondation Imam Sadr est intimement liée à son fondateur, à son action et à son discours politiques qui dans les années 1960-1970, contribuèrent largement à la politisation de la communauté chiite. De même l’association ‘Amel repose largement – voire exclusivement – sur son président-fondateur qui se considère lui-même comme le représentant de la société civile libanaise[7] et dont les ambitions politiques[8], les relations publiques[9] et « l’identité » politique sont bien connues. Cette personnification politique mise à part, les ONG peuvent finalement proposer une alternative politique et/ou s’inscrire dans celle(s) que porte(nt) la ou les opposition(s) politique(s) : si elles restent dans le champ politique, elles cherchent à se différencier – tout en cherchant à l’influencer – du centre politique, dans leur structuration et dans la construction d’un discours politique qui leur est propre.

Entre société politique et société communautaire, la société civile se construit certes à leurs limites, mais aussi en élément autonome répondant à ses propres logiques et développant ses propres modes de résolution des conflits. Contrairement à l’acteur étatique central et aux communautés, la société civile ne néglige pas, par exemple, les dimensions politiques de la réconciliation à opérer après la guerre civile, intégrant le conflit par la promotion des modes « civils » de sa résolution notamment par le recours juridique qu’elles encouragent (KARAM, 2006) mais surtout par les débats qu’elles mènent en interne. Aussi, qu’il s’agisse de l’ONG ‘Amel ou de la Fondation Imam Sadr, la question de la réconciliation inter-communautaire comme intra-communautaire n’a pas été sans impacter leur structure même. Au sein d’Amel, les multiples appartenances communautaires ont provoqué une crise interne conduisant l’association a convoqué des élections afin de définir les personnes susceptibles de rester dans la structure décisionnelle et opérationnelle de l’association, selon leur capacité au dépassement des clivages confessionnels. Aujourd’hui, elle intègre aussi bien des libanais(es) sunnites, chiites ou chrétiens, que des étrangers[10]. Pour la Fondation Imam Sadr, dont le personnel et les valeurs de référence sont essentiellement chiites[11], il s’agissait surtout d’éviter l’importation du conflit intra-communautaire en son sein. L’association a donc opté pour affirmer son caractère apolitique, s’extrayant ainsi des conflits inter-chiites entre Amal et Hezbollah.

Partant de leur autonomie, ces associations se posent en médiateur entre les intérêts divergents et conflictuels des deux autres acteurs, s’érigeant en « troisième système ». La mobilisation civile répond ainsi à un manque de médiation en dehors des médiations « traditionnelles » (confessionnelles, claniques, familiales) qui organisent la société communautaire comme la société politique. Avec la guerre civile et le renforcement des liens communautaires imposés par le système milicien, la société civile doit se positionner à la fois face à une société politique désagrégée qu’incarne l’État disloqué, et face à une société communautaire que le système guerre légitime. La société civile trouve un espace de construction dans la substitution à l’État absent et se construit tantôt en s’opposant et en imitant la société communautaire. Quoiqu’il en soit, la société civile se construit par rapport à la société politique et à la société communautaire, puisant dans les même registres discursifs mais construisant son propre discours, usant des mêmes codes, adoptant des stratégies similaires et évoluant dans le même espace-temps conflictuel mais se structurant de manière autonome à travers lui.

Les temps de la conflictualité comme marqueurs de l’évolution d’une société civile et de sa structuration

Certes, le phénomène associatif n’est pas né de la guerre civile puisqu’il trouve ses racines dans la période pré-étatique du Liban, autour d’une mobilisation civile structurée sur un modèle communautaire et familial et institutionnalisé en 1909 avec la loi ottomane[12], qu’inspire la loi française de 1901 (KARAM, 2006, p. 44). Cet essor de structures de type caritatif se consolide à la fois par l’absence de politique sociale laissant le champ libre à la concurrence  privée qui s’appuie sur les solidarités claniques, et par la consécration du communautarisme au travers des systèmes administratifs successifs. A côté de cette « première génération d’associations » (KINGSTON, 2000, p.56) émergent d’autres associations à caractère politique – souvent laïques et portées par les élites intellectuelles – qui vont trouver dans le mouvement développementaliste lancé par le Président Chéhab, à la fin des années 1950, de nouveaux thèmes de mobilisation contraires aux structures traditionnelles. Profitant de cet ambitieux plan de développement, cette nouvelle dynamique rassemble les secteurs public et privé (politique et associatif). Ainsi intégrées dans le processus de l’action publique, les associations s’inscrivent dans des logiques d’action collectives trans-communautaires et coopératives et adoptent le thème du développement et de la justice sociale plutôt que celui de la bienfaisance ou de la charité. C’est dans ce mouvement de promotion d’un développement équilibré basé sur la justice sociale qu’intervient la création de la Fondation Imam Sadr, en 1962. C’est aussi dans cette ligne trans-communautaire dont la guerre civile exacerbe la nécessité, que va s’inscrire ‘Amel quelques années plus tard.

Avec la guerre civile – le clivage société communautaire/société civile faisant d’autant plus sens qu’il atteint son paroxysme – se confirme cette ligne de partage entre les structures traditionnelles et cette nouvelle génération embryonnaire. La force réelle – et toujours majoritaire – des structures strictement communautaires, par leur capacité à occuper le terrain en y imposant par la force un ordre exclusif, entraîne paradoxalement la force de structures civiles trans-communautaires, voire « anti-communautaires », dont le mot d’ordre est précisément de dépasser – donc de contester – l’ordre établi par les acteurs du conflit. Les structures communautaires et familiales montrant ainsi leurs limites, une nouvelle génération d’association prend forme, voire naît de la contestation de la guerre et de ses effets sur le terrain civil. Pendant les combats, ces associations civiles mobilisent et se mobilisent donc à partir de ces répercussions : elles assurent les premiers secours aux victimes civiles des combats, acheminent les aides alimentaires, recueillent les orphelins de guerre, montent des équipe de défense civile, sécurisent les mouvements de populations ; ou construisent et renforcent des thématiques plus éloignées mais qui trouvent un écho dans les conséquences du conflit, en l’exemple des associations écologistes qui évoquent la destruction des paysages, la présence de mines, la pollution pour appuyer leur action (KARAM, 2006). La Fondation Imam Sadr n’est certes pas née de la guerre civile puisque ces structures opèrent depuis 1962, mais en provoquant une nette augmentation du nombre d’orphelins pour lesquels la Fondation a été crée, la guerre civile la contraint à renforcer ses structures et lui permet de consolider son action. S’agissant de ‘Amel, le lien avec ce temps conflictuel est d’autant plus fort que la guerre civile constitue l’événement fondateur de l’association : dans sa charte, l’association précise qu’elle est née, en 1979, en réponse à l’invasion israélienne dont un épisode en particulier – celui du massacre de Khiam – a éveillé la conscience de son président-fondateur, notable de ce village.La période de la guerre civile va alors orienter ou modifier les modes d’actions de ces associations : d’une part, au découpage communautaire s’ajoute un découpage physique entravant toute action trans-communautaire et trans-régionale, d’autre part, la situation d’urgence sociale, médicale et économique créée par le contexte conflictuel engendre à la fois un élargissement « forcé » du champ d’action et des compétences des associations existantes et une multiplication des acteurs associatifs nationaux et internationaux. Devant les risques d’éparpillement de l’action associative et de repli communautaire que font peser la multiplication des structures et leur cantonnement géographique, une nouvelle forme d’articulation entre ces associations, basée sur la coordination, prend forme. Lancée au départ par le Mouvement social libanais, dans les années 1980, cette coordination se développe pour devenir le Collectif des ONG au Liban. Aujourd’hui dirigé par Kamel Mohanna, président-fondateur de l’association ‘Amel, ce collectif regroupait au départ des associations[13] aux structures et objectifs différents (KARAM, 2006, p.63) mais dont le territoire d’origine et d’activités prioritaires constitue le point de convergence : toutes ont été créés et agissent avant tout au Sud-Liban.  Aussi, le collectif permet à ces associations de coordonner les actions d’urgence (médicale, acheminement de vivres, gestion des populations déplacées, administration) qu’elles prennent en charge dans la zone occupée. Soutenu par les organisations internationales, le collectif se fixe comme objectif de propulser les associations de développement en acteurs principaux dans la période de l’après guerre, à partir d’une coordination trans-communautaire. Au sortir de la guerre, se pose alors la question de leur rôle à jouer et de leur place à prendre tandis que l’Etat libanais tente de se réapproprier ses fonctions et ses territoires. Dans ce contexte, le collectif des ONG se définit comme un intermédiaire entre l’Etat et la société (sous entendue la société communautaire ), s’érigeant en « troisième système »[14], et se saisit des enjeux de la reconstruction posés dans l’après guerre.

Au lendemain de la guerre civile, la société civile manifeste sa volonté – son besoin – de s’approprier cette reconstruction et s’impose largement dans le débat. Devant l’ampleur des destructions matérielles et la désagrégation du tissu sociétal libanais, la problématique de la reconstruction s’impose très vite comme une problématique centrale et une véritable expertise civile se noue autour de cette question, comme pour faire contre-poids à son institutionnalisation à travers la création d’établissements publics consacrés à cette tâche (Conseil du Développement et de la Reconstruction et Conseil du Sud). Dans cette perspective, certaines ONG créent même leurs propres pôles de recherches, à l’instar de la Fondation Imam Sadr qui, depuis 1995, dispose de son propre centre. La première thématique de recherche choisie par le centre fait écho à cette reconstruction en proposant, dès 1996, une réflexion autour du « Dialogue entre l’Islam et la Chrétienté ». Revendiquant l’héritage du travail fourni par l’Imam Sadr en matière de dialogue inter-religieux, le centre développe par la suite des thématiques qui s’accompagnent toujours d’une réflexion sur le positionnement de la société face à sa violence, envisageant les modalités de résolution des conflits par le dialogue (Identité culturelle, en 1999, Dialogue des civilisations en 2001) et la résistance (Résistance et société déterminée en 2000). Si l’ONG ‘Amel n’a quant à elle, pas mis sur pied son propre centre de recherches, son président-fondateur – lié au milieux universitaires[15] et proche des milieux humanitaires internationaux (essentiellement MSF et MDM) – s’est inscrit dans la réflexion globale menée sur le rôle des ONG, en l’appliquant au terrain libanais et en interrogeant, sans cesse, leur capacité à participer au renouement du lien social. Ces deux ONG illustrent donc bien cette volonté qu’a la société civile de se réapproprier un espace social monopolisé et effrité par la société communautaire pendant la guerre. Pour autant, la problématique de la reconstruction, associée à la réconciliation, est loin d’avoir été résolue et les épisodes conflictuels récurrents remettent fréquemment à l’ordre du jour cette réflexion. Aussi, dans cette optique d’une réflexion inscrite sur le long terme, les ONG vont adapter leurs réflexions et leurs stratégies en opérant un glissement de l’action d’urgence en période de forte intensité conflictuelle, vers une action de développement lorsque la tension baisse (tout en gardant leur capacité de retour vers l’action d’urgence).‘Amel et la Fondation Sadr sont toutes les deux au départ des ONG de services : elles ont construit leur réputation, et donc leur existence, sur des domaines relevant de la compétence de l’État central (services médicaux, éducation…) ou devant être assurés par les municipalités (eau, assainissement…). Ces services d’urgence continuent d’être assurés en temps de guerre –  la guerre de l’été 2006 en a largement fait la preuve – et sont incorporés dans une vision plus globale de développement dans les périodes de reconstruction. Depuis l’après-guerre, ces ONG ont donc entamé une mutation d’une partie de leurs activités de service en activités dites de plaidoyer, c’est-à-dire qu’elles concentrent une partie de leur activités à orienter les politiques publiques en avançant des thèmes de débat dans l’espace public, et en exerçant leur pouvoir de lobbying auprès des autorités politiques. L’intégration de la question de la prévention des conflits est, par exemple, traitée à la fois dans son volet « plaidoyer » avec les programmes dédiés aux Droits de l’Homme et axés sur la promotion du dialogue inter-communautaire, et mise en parallèle avec les programmes de soutien psycho-social et de réhabilitation des victimes de conflit (prisonniers, handicapés). Cette évolution est d’autant plus prégnante que, dans le cadre de la prévention des confits, les ONG locales libanaises – dont ‘Amel et la Fondation Sadr – sont intégrées aux mécanismes mis en place par les agences onusiennes dont elles ont adopté les codes en participant au système de coordination que gère le PNUD et en contribuant à sa mission d’alerte rapide. Aussi, ces ONG locales se sont certes saisi des questions nationales, mais elles se sont aussi structurées en conformité avec les agences internationales, se positionnant en médiateur entre ces structures internationales et les populations locales.

Cette posture de médiateur est, en fin de compte, la principale caractéristique de la structuration des ONG dans les différents temps conflictuels. De médiation entre la société politique et la société communautaire dans la guerre civile, jusqu’à la médiation entre les structures nationales et internationales et les populations locales dans l’après guerre, les ONG locales quittent le rôle de substitution aux structures étatiques qu’elles ont longtemps incarné. La société civile confirme ici qu’elle ne porte pas l’idée d’un contre-État mais bien celle d’une restructuration de l’État en lien avec elle, dans des rapports mutuels et non d’exclusion (DROZ-VINCENT, 2008, p.4). Après la guerre de l’été 2006, l’État libanais est sommé par les bailleurs de fonds internationaux de restaurer sa souveraineté au sud du territoire national et donc de se réapproprier un espace sur lequel l’action publique a été prise en charge par ces structures privées. Certes, ces ONG qui ont l’avantage de leur expérience fonctionnelle, cherchent à conserver leur assise sur le terrain – en gardant l’initiative de certains projets, en continuant de gérer la phase exécutive des projets (notamment parce qu’elles ont les structures disponibles), et/ou en endossant le rôle de consultant pour négocier les projets avec les structures étatiques (CDR, ministères, municipalités…) – mais elles intègrent toujours, non seulement les structures étatiques dans les programmes qu’elles mettent en place, mais aussi les projets initiés par l’État dans leur propre stratégie. Elles accompagnent donc le retour du pouvoir central, quitte à abandonner certains pouvoirs qu’elles s’étaient octroyées. Par contre, elles n’abandonnent par leur territoire de prédilection.

L’espace en guerre comme champ d’action et ressource de mobilisation privilégiés des ONG : du territoire martyre à la résistance civile

 Pour les deux ONG qui nous intéresse ici, le territoire d’action privilégié est le Sud-Liban, (cf. carte) point de convergence de toutes les associations regroupées au sein du Collectif des ONG. Jouxtant, au sud, la frontière israélienne, à l’est, à la fois le Golan annexé par Israël depuis 1967 et la frontière syrienne sur quelques kilomètres, cette région revêt un caractère stratégique évident. De par cette position géographique, le Sud-Liban a toujours payé un lourd tribut lors des conflits qui ont opposé tout ou partie du Liban à l’État hébreu. Souvent utilisé comme champ de bataille, il n’a cependant pas bénéficié d’un intérêt suffisant de la part de l’État libanais qui, n’ayant pas su proposer de plan de reconstruction efficace, y marginalise son autorité au profit de l’influence grandissante non seulement du Hezbollah qui y incarne la résistance nationale victorieuse, mais aussi des acteurs privés de type ONG qui y ont pris en charge les actions d’urgence puis de développement. Plus encore que le reste du territoire libanais, le Sud-Liban a été traversé par des épisodes conflictuels récurrents, voire permanents. Depuis la guerre civile et l’occupation israélienne – qui prend fin en 2000 pour une partie du Sud-Liban – jusqu’à la dernière guerre de l’été 2006, la région concentre tous les acteurs belligérants en présence (factions palestiniennes dans le Fatahland, Armée du Liban Sud soutenue par Tsahal, résistance armée du Hezbollah) et supporte les conséquences des conflits qui la traversent (économie d’occupation, déplacements de populations, absence d’investissements, destruction des infrastructures). Malgré son ouverture sur l’extérieur – qu’encouragent l’occupation israélienne, la pénétration de la Finul et les échanges favorisés par la diaspora libanaise installée en Afrique notamment – la région est en rupture totale du reste du territoire libanais. Son enclavement et sa permanence conflictuelle la conduisent à se replier sur ses identités locales.

La première échelle de réflexion est donc l’échelle locale : elle est à la fois le premier échelon identitaire, la première entité politique traditionnelle au Liban et le premier espace d’intervention des ONG. Depuis la formation de l’État « moderne » du Liban – d’avant la guerre civile – le système politique repose sur la représentation des « communautés-régions » (BEYDOUN, 1993, p.80) et sur l’octroi à chacune d’elles d’une part dans l’exécutif et dans l’ensemble des appareils étatiques. Le système institutionnel libanais pérennise ainsi l’autorité de micro-territoires résultant des entités administratives ottomanes. Tenus par des clans ou des familles autour desquels gravite l’organisation sociale et politique, ces micro-territoires sont traversés par les années de guerre civile qui en soulignent les clivages régionaux internes, politiques et confessionnels. La définition et l’ajustement progressif de différents échelons de gestion (frontières, cadastre, mohafazat, caza et municipalités) qui découpent le territoire en fonction des politiques plus ou moins centralisatrices suivies par l’État, entrent alors en confrontation avec les constructions territoriales anarchiques imposées par le système communautaire. Le concept de « communautés-régions » qui s’est introduit comme cadre de référence du système politique libanais, s’impose d’autant plus qu’il constitue aussi le cadre de la guerre civile. Réduisant l’unité de regroupement à des formes minimales (ruelles, quartiers…), la guerre civile renforce ce couple d’identification « communauté-région » (BEYDOUN, 1993, p.83), tandis que l’évolution du découpage administratif transforme ce qui apparaissaient jusqu’ici comme des « frontières imaginaires » en « frontières de sens », à mesure d’un maillage territorial progressivement plus serré, qui fait la part belle aux groupes sociaux locaux, grandes familles et communautés confessionnelles.La guerre civile confirme donc l’autorité communautaire comme autorité territoriale. Pourtant, même si ces espaces d’allégeances communautaires fabriqués ont consacré une certaine territorialisation des appartenances et que les territoires sont toujours désignés par rapport à la communauté traditionnellement dominante et sensée y exercer son pouvoir de domination, on ne peut pas pour autant dessiner une carte de la répartition ou de l’inscription confessionnelle au Liban, la réalité étant biaisée d’une part par l’absence de recensement démographique (le dernier date de 1932), d’autre part par la mobilité interne et externe des Libanais qui nous empêche à la fois d’affirmer un caractère communautaire exclusif de tel ou tel territoire et de cantonner l’appartenance identitaire à un territoire, même national. Aussi, les ONG sont confrontées dans leurs interventions locales, à une territorialisation plurielle des appartenances sur des territoires homogénéisés par un système politique imposé par le système guerre qui assoit l’autorité de la communauté supposée dominante. Elles doivent s’accommoder, notamment dans leur choix d’interlocuteurs, à la fois à l’autorité communautaire dominante au risque de reproduire le schéma politique confessionnel, et à toutes les communautés résidant sur le territoire auxquelles elles sont sensées s’adresser. Les ONG ont donc un rapport spécifique au territoire, dont le potentiel conflictuel des appartenances les incite autant à dépasser le carcan communautaire, qu’à en user habilement pour mobiliser la population civile autour de leur projet.

L’histoire conflictuelle et la « victimisation » du territoire d’implantation des ONG leur permet alors de l’envisager comme une ressource de mobilisation, voire de définir leur stratégie embryonnaire. La Fondation Imam Sadr étant apparue dans l’appel lancé pour un développement équilibré des territoires sous la présidence de Fouad Chéhab, son existence, son action et son discours se sont inscrits sur un territoire spécifique, identifié comme périphérisé et abandonné par le pouvoir central : le Sud-Liban. C’est d’ailleurs à partir de ce territoire que l’Imam Sadr lance un mouvement de grève générale qui aboutit, en 1970, à la création du Conseil du Sud dont l’objectif est d’entamer la reconstruction de la région. C’est aussi à partir de ce territoire que Sadr organise, quelques années plus tard, son Mouvement des déshérités (Harakat al-mahrûmîn[16]), conjuguant revendications sociales et communautaires, et nourrissant le mythe fondateur de la communauté chiite « victime emblématique du système ». Sur ce Mouvement des déshérités – qui constituait une des premières structures socio-politiques dont avaient pu se doter les chiites libanais depuis l’époque ottomane[17] – se greffent une branche armée, Amal, et une branche sociale, la Fondation Imam Sadr[18]. Le choix d’implanter la Fondation à Tyr n’est donc pas anodin . D’abord, c’est à l’appel du mufti de Tyr, Abd el-Hussein Charafeddine, auquel l’imam Sadr succèdera comme référence de la communauté chiite[19] locale avant de se forger une posture nationale, que Sadr quitte l’Iran pour se rendre au Liban en 1950. Ensuite, symboliquement c’est l’une des capitales d’une région délaissée par les politiques, occupée jusqu’en 1985, et dans laquelle vit majoritairement la communauté chiite à laquelle s’adresse d’abord le discours porté par l’Imam Sadr. Cet espace concentre donc le thème (l’injustice sociale) et les destinataires de prédilection (les chiites) de la mobilisation construite autour du Mouvement qui inspire par la suite le Hezbollah et ses ONG satellites. Aujourd’hui, la Fondation justifie ce choix d’implantation à la fois dans la lignée du Mouvement initié par l’Imam Sadr mais aussi par des arguments d’ordre plus pragmatique : Tyr est un point d’intersection stratégique, il constitue un nœud d’accès reliant les villages du Sud ; et du point de vue démographique, Tyr et sa banlieue ont un poids non négligeable. La Fondation tente ainsi de se dégager du « risque » communautariste. Elle affirme d’ailleurs œuvrer pour la « communauté locale » et non pas seulement pour la communauté chiite : même si cette dernière constitue une part non négligeable de la « communauté locale », ce discours marque la volonté de la Fondation de perpétuer l’héritage de Sadr dont le discours dénonçait une rupture en terme de classes sociales autant que la fracture communautaire imposée par la guerre civile. A partir de ce terrain d’action politique de l’Imam Sadr, le Sud-Liban est devenu aujourd’hui le terreau de l’action sociale portée par la Fondation. Ce lien privilégié entre le Sud « martyre » et une mobilisation civile ancrée dans un discours socio-politique, se retrouve également chez ‘Amel : sa création étant justifiée par l’occupation israélienne du territoire[20]. Qu’il s’agisse de l’activisme personnel de son fondateur ou de la création de l’association – qui se confondent souvent dans son discours – le point de départ est cet événement douloureux qu’a subi la région, dont il est lui-même originaire. Un village en particulier, celui de Khiam – où il est né – est souvent érigé en figure de martyre. Tristement célèbre pour sa prison, où des milliers de prisonniers libanais et palestiniens ont été détenus sans jugement et torturés sous le commandement de l’Armée du Liban-Sud, entre 1985 et 2000, ce village fait ainsi l’objet d’une attention toute particulière non seulement dans le discours, mais aussi dans la planification des programmes mis en œuvre par l’association. Le territoire du Sud-Liban constitue non seulement une ressource de mobilisation privilégiée par l’exhortation de la symbolique qu’il renferme, mais aussi il a fourni à l’association sa raison d’être. Bien que ces deux ONG aient optées pour un élargissement du champ territorial de leurs interventions, celles-ci gardent le « territoire-source » comme élément de référence. Le centre de la Fondation Sadr à Tyr reste son centre le plus développé et accueille son siège central, tandis que le centre de l’association ‘Amel à Khiam est présenté comme le centre-pilote de l’association : il est le plus fourni en matériel médical et le plus diversifié en matière d’activités, il est aussi le centre-vitrine des activités de l’association[21] et est volontiers érigé en centre symbolique du lien particulier entretenu entre l’association et son Président.

Occupé jusqu’en 1985 pour la zone de Tyr et jusqu’en 2000 pour celle de Khiam, le Sud-Liban est non seulement un « territoire martyre », mais il est aussi le symbole de la résistance armée menée par le Hezbollah. A la figure résistante, s’ajoute avec le retrait israélien, celle victorieuse, réactivée par la guerre de 2006. Dans un discours prononcé en pleine guerre, le 26 juillet 2006, Hassan Nasrallah déclare que le Hezbollah combat à la manière des ‘isâbât, expression (généralement traduite par « guérilla ») qui renvoie dans la mémoire collective des chiites du Sud-Liban, aux bandes armées combattant l’armée française pendant l’instauration du mandat et la création de l’État du Grand Liban (MERVIN, 2007, p.103). En y faisant allusion, le secrétaire général du Parti de Dieu soulève un pan des représentations locales, établissant de fait, une continuité de la résistance au Sud-Liban, depuis celle menée contre la présence française jusqu’à celle qu’il s’agit d’exalter contre le voisin israélien en 2006. En se faisant ainsi le chantre de la résistance locale, Hassan Nasrallah confirme non seulement l’ancrage militaire territorial de son parti au Sud-Liban, mais surtout il rappelle qu’avec la création du Hezbollah, c’est à partir de ce territoire occupé que s’est construite la « résistance nationale ». Ainsi inscrite dans l’histoire de la région et étendue à celle du pays, la résistance victorieuse – rehaussée en « victoire divine »[22] dans l’après-guerre 2006 – permet de contre-balancer l’effet traumatique du statut de victime vécu par les populations civiles. Il n’est pas rare d’ailleurs, d’entendre ou de lire dans un article[23], un habitant du Sud-Liban s’approprier la « résistance victorieuse » menée par le Hezbollah en 2000 et en 2006, sans toutefois y avoir participé forcément. D’après l’interprétation qui est faite par les deux ONG ici étudiées, les civils montreraient ainsi leur capacité de résilience. Aussi, parallèlement à la propagande animée par le Hezbollah sur sa résistance armée, les ONG construisent leur propre discours mêlant résistance civile et résilience. Bien qu’elle soit historiquement liée à la milice Amal, la Fondation Imam Sadr semble s’inscrire aujourd’hui dans le même combat idéologique focalisé sur la résistance que porte le Hezbollah[24], se considérant comme le pendant social de la résistance armée. Le président-fondateur de l’association ‘Amel insiste quant à lui sur le concept de résilience, qu’il reprend systématiquement pour évoquer l’histoire de la région et la réaction des populations civiles qu’il prend en charge dans son association. Les visites guidées organisées régulièrement par l’association et ses projets menés autour de la prison de Khiam – aujourd’hui frappée du sceau de la résistance victorieuse menée par le Hezbollah – sont d’ailleurs un exemple frappant de cette volonté d’exalter la résilience des populations : les visites guidées sont effectuées par d’anciens détenus dont la capacité à dépasser le traumatisme est l’objectif du programme de réhabilitation. Si Kamel Mohanna n’est pas directement lié au Hezbollah, ni à aucun autre parti, il en partage l’idée que la résistance nationale n’est pas négociable.

A la rhétorique d’un espace en tension permanente, qui légitime l’action des ONG auprès des populations civiles victimes – et contribue accessoirement à lever des fonds – s’ajoute ainsi un discours exhortant la résistance civile et la résilience qui, en flattant l’orgueil régional et national, s’avère particulièrement mobilisateur. En étant réactivé par la guerre de l’été 2006, il encourage non seulement les mobilisations locales, mais aussi nationales et internationales qui se sont manifestées rapidement et massivement en faveur du Sud-Liban. D’ailleurs, dès l’arrêt des combats, le Courant du Futur de Saad Hariri lançait le slogan « Tout le Liban est au Sud » pour mobiliser les efforts nationaux vers ce territoire. Cette concentration s’explique évidement par le fait que c’est le sud du Liban qui a été le plus touché – il concentre plus de la moitié des destructions – mais aussi par cette valeur symbolique d’un territoire et de ses habitants trop longtemps victimes des guerres.

Conclusion

Ce credo localiste que suivent les ONG – et qui a largement été importé par les bailleurs de fonds internationaux – fait d’une certaine manière, le jeu du confessionnalisme politique : en s’implantant essentiellement au Sud-Liban, c’est d’abord la communauté chiite, majoritaire dans la région, qui bénéficie de l’action de ces deux ONG, et les élus locaux chiites qui en sont les interlocuteurs privilégiés. Dans le contexte libanais, marqué par une exacerbation des identités localistes et régionalistes pendant la guerre, ce « travail du local » mené par les ONG peut sembler peu pertinent tandis que l’échelon « local » échappe encore en partie à l’Etat libanais, du fait d’une difficile décentralisation et d’un poids toujours important des structures communautaires, parfois concurrentielles avec les autorités centrales. Pourtant, même si cet enjeu politique demeure producteur de rivalités entre les acteurs dont les représentations de l’espace et du temps de la guerre – puis de la reconstruction – sont parfois antagoniques, ce « travail du local » peut tout aussi bien faire émerger un équilibre des forces politiques à travers la complémentarité État/élus locaux et État/acteurs privés. En se présentant comme la seule alternative entre la société communautaire et la société politique, au travers des différentes guerres, la société civile s’est saisie de cet espace-temps conflictuel, l’exploitant comme source de structuration et ressource de mobilisation. Elle s’est ainsi appropriée, dans le temps et dans l’espace, la protection et l’assistance des civils, quitte à s’exposer elle-même en tant que cible. Car, si les populations civiles sont bien souvent victimes des conflits, les structures de la société civile sont loin d’être épargnées en la matière.

Avec un bilan qui s’élève à 1200 morts et 4000 blessés (VERDEIL, 2007, p.17) côté libanais auquel s’ajoute un million de personnes déplacées (soit le quart de la population libanaise), la guerre de 2006 est venue rappeler la violence qui s’exerce sur les civils pendant les conflits. Épinglé pour un recours disproportionné à la force contre les civils dans un rapport rédigé par Human Rights Watch – intitulé Why They Died: Civilian Casualties in Lebanon during the 2006 War[25] – l’État hébreu avait déclaré pendant le conflit, qu’il ne garantissait pas la sécurité des humanitaires, aussi bien des ONG internationales que des ONG locales dont certaines – d’obédiences musulmanes et figurant sur la liste des organisations terroristes dressées par l’administration américaine et Israël – ont même été assimilées à des cibles légitimes par les forces armées israéliennes. Cette insécurité et ce non respect de la neutralité des acteurs humanitaires ont indéniablement limité l’action et le nombre d’organisations non-gouvernementales présentes sur la ligne de front. Ils ont aussi contribué à une certaine radicalisation des ONG, visible aussi bien dans leurs stratégies de financements[26] que dans leurs moyen d’action et de mobilisation, et plus que jamais intégrées comme acteurs à part entière des conflits, exposés à en payer le prix.

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[1]           Nous avons choisi ces deux associations pour le lien ambigu qu’elles peuvent entretenir avec la société communautaire et/ou la société politique (notamment par leur ancrage territorial), mais dont elles sont parvenues à s’extraire en dépassant ces cadres devenus conflictuels pendant la guerre civile. Ce contexte a été l’occasion pour la Fondation Sadr, qui se situait jusqu’ici à la limite de la société communautaire, d’opérer sa transition vers une société civile. Pour ‘Amel, il a été l’élément déclencheur de sa création tournée, dès le départ, vers la société civile. Cette appartenance à la société civile s’est effectuée à travers leurs structurations, autonome et collective, trans-communautaires voire anti-communautaires, mais aussi à travers le mode d’adhésion qu’elles promeuvent, à savoir un mode d’adhésion choisi et non plus (pour la Fondation Sadr) ou pas (pour ‘Amel) contraint par des liens claniques ou confessionnels. Ces deux exemples soulignent ainsi la difficulté pour une société civile de s’affirmer dans une société libanaise profondément marquée par ses aspects communautaires et politiques.

[2]           Le premier pays en terme de nombre d’ONG rapporté à la surface du territoire et à la population étant Madagascar, suivi de près par la bande de Gaza.

[3]           Entretiens réalisés avec Mohamed Bassam, responsable du pôle recherche de la Fondation Imam Sadr, à Tyr, entre juin 2009 et janvier 2010.

[4]           Dans sa charte, ‘Amel considère que « le développement durable de la société Libanaise est indéniablement lié au respect des Droits humains, économiques et sociaux de chacun. Ce principe implique une entente entre les différentes communautés, que ce soit au niveau local ou international ». Voir le site Internet http://www.amel.org.lb/

[5]           Dans son étude portant sur la société civile égyptienne, Maha M.A. montre que les ONG ne sont pas vecteur d’émancipation mais qu’elles forment un terrain politique contesté, caractérisé par des tendances autoritaires et répressives ; dans Maha M. A., 2005, Civil Society Exposed : The Politics of NGOs in Egypt, London, Library of Modern Middle East Studies n°40, Tauris Academic Studies, pp. 87-95.

[6]           A travers cette expression, Michel Camau, veut dire « comme si, par la vertu de leur réalité elles étaient promesses de démocratisation » ; dans Camau M., 2002, « Sociétés civiles « réelles » et téléologie de la démocratisation », Revue Internationale de Politique comparée, vol.1, n°2, 2002, pp.213-232.

[7]          Selon la déclaration formulée par Kamel Mohanna lors de son intervention au colloque consacré à la « Finul et les approches multidimensionnelles de sa mission » qui s’est déroulé à Beyrouth, le 19 décembre 2008 : « C’est un honneur et un plaisir car en m’invitant, c’est toute la société civile que vous conviez et à qui vous reconnaissez un rôle fondamental dans le développement et la « reconstruction » du Liban » ; Mohanna K., 2008, « Amel et la Finul, deux parallèles qui pourraient se croiser », communication présentée au colloque international  La Finul : 30 ans d’existence, signe de pérennité? , Beyrouth, 19 décembre 2008, Actes du Colloque dirigés par Fadel F. et Eid C., Éditions de l’Université Antonine, Bruylant, pp. 193-206.

[8]           Kamel Mohanna a ainsi présenté deux fois, sans succès, sa candidature au poste de député dans la circonscription de Marjayoun-Hasbaya au Liban-Sud lors des élections législatives de 1996 et 2000. Il était par ailleurs, pressenti parmi les ministres désignés par le Président de la République libanaise, à l’issue des élections législatives de juin 2009.

[9]           Le réseau social de Kamel Mohanna apparaît assez étendu tant au Liban qu’à l’international. Il évoque d’ailleurs de manière assez systématique, son amitié avec Bernard Kouchner, expose volontiers les photos sur lesquelles il pose au côté de personnalités ou d’hommes politiques libanais. Toutefois, il reste plus flou quant à ses relations avec les cadres et députés du parti Hezbollah dont certains étaient présents lors du gala annuel de l’association à Hasbaya, en juillet 2009.

[10]          Par exemple, au siège social de l’association situé dans le quartier de Moussaïtbe, à Beyrouth, on peut observer que le personnel qui y travaille présente certes une homogénéité de genre puisque la plupart des personnes sont des femmes, toutefois du point de vue identitaire, on constate une hétérogénéité manifeste : une musulmane voilée, y travaille aux côtés d’une autre non-voilée, d’une chrétienne, d’une française et d’une américaine.

[11]          Le personnel n’est toutefois pas exclusivement chiite, ni même exclusivement libanais.

[12]          Toujours en vigueur, cette loi régit également les partis politiques, certains hôpitaux et écoles privés, inscrits au registre des associations et dans la mesure où ils sont « sans but lucratif ».

[13]          Les premières associations à avoir rejoint le collectif sont, outre l’association ‘Amel et la Fondation Imam Sadr : Caritas Liban, fondée en 1972 ; l’association Terre des Hommes (Liban) créée en 1976 ; le Secours Populaire libanais créé en 1972.

[14]          Cette formule est reprise à l’envi par le président du Collectif des ONG pour désigner le rôle de ce collectif et, plus largement celui que doit endosser la société civile.

[15]          Docteur d’État en médecine de l’Université de Tours, Kamel Mohanna est professeur de pédiatrie à la Faculté de Santé Publique de l’Université libanaise.

[16]          L’expression « mahrûmîn » est entré, par la suite, dans le langage politique pour désigner la population des « laissés-pour-compte », au nom de laquelle le Hezbollah affirme prendre la parole.

[17]          En 1967, l’imam Moussa Sadr qui s’était déjà imposé comme un pôle d’influence politico-communautaire,, réussit à obtenir du pouvoir central la formation du Conseil supérieur chiite, dotant ainsi la communauté d’une institution – en plus des institutions sociales existantes comme la Société de Bienfaisance Islamique Amilite et l’association caritative Birr wa Ihsan – censée affirmer l’identité et la présence socio-politique des chiites. Mais, mal perçu par les politiciens traditionnels, qui voyaient en cette instance une sérieuse menace, le Conseil supérieur chiite a rapidement vu son rôle réduit à un simple regroupement de notabilités et de responsables politiques qui y débattaient des questions nationales. Voir à ce propos le dossier «  Histoire de partis – L’émergence du Hezbollah, aboutissement d’une lente maturation socio-politique », L’Orient le Jour, 29 juillet 2006, 6 p.

[18]         Entretien avec Mohamed Bassam, responsable du pôle recherche de la Fondation Imam Sadr, à Tyr, le 13 juillet 2009 : « de même que l’on trouve sur le plan militaire, la milice Amal ou la résistance du Hezbollah, on trouve dans le domaine social, la Fondation Sadr ».

[19]          La famille de l’imam Sadr, originaire de Maaraké, près de Tyr, est une branche des Charafeddine.

[20]          L’événement déclencheur qui a conduit Kamel Mohanna à créer une structure d’aide aux populations du Sud-Liban est le massacre perpétré par des soldats israéliens sur les personnes âgées qui n’avaient pu quitter la ville de Khiam lors de l’invasion israélienne : cet événement revient systématiquement dans chacune de ses interventions auxquelles nous avons participé et dans chacun des documents de promotion de l’association que nous avons pu obtenir.

[21]          Kamel Mohanna organise régulièrement des visites réunissant acteurs humanitaires, chercheurs, hommes politiques libanais et internationaux, délégations étrangères etc…la visite se fait toujours suivant un même planning dans lequel la visite du centre ‘Amel de Khiam et celle de la prison de Khiam sont les éléments principaux.

[22]          Dans son discours du 22 septembre 2006, Hassan Nasrallah évoquait pour la première fois cette « victoire divine ». Reprise par la suite, notamment sur les panneaux publicitaires posés par le parti dans la banlieue sud de Beyrouth, l’expression Nasr min Allah, qui fait allusion au nom du secrétaire général du Hezbollah, signifie littéralement « une victoire donnée par Dieu ».

[23]          A titre d’exemple, dans un article antérieur au retrait israélien et daté de novembre 1999, on peut lire la transcription des propos d’Ali Mahmoud, un habitant d’un village mixte chrétien-musulman du Sud, Jarjou’, affirmant : « ici, chaque homme, chaque femme, chaque enfant est un résistant », cité dans Charara W. et Da Silva M., 1999, « Sur fond de tractations entre Israël et la Syrie, une résistance obstinée au Liban-Sud », Le Monde diplomatique, novembre 1999, pp. 12-13.

[24]          La Fondation reconnaît à ce propos entretenir des liens idéologiques privilégiés avec le Parti de Dieu qui reprend fréquemment la figure emblématique de l’Imam Sadr dans ses images de propagande (livret de propagande distribués au Sud-Liban, affiches disséminées dans la Bekaa, la banlieue sud de Beyrouth et le Sud-Liban…).

[25]          Ce rapport de 249 pages, constitue l’enquête la plus approfondie réalisée à ce jour au sujet des pertes en vies civiles lors de la guerre de 2006 au Liban. Human Rights Watch a enquêté pendant cinq mois, sur 94 cas d’attaques aériennes, terrestres et d’artillerie menées par les Forces de défense israéliennes afin d’évaluer les circonstances entourant la mort de 510 civils et de 51 combattants, soit près de la moitié des victimes libanaises. Menées dans 50 villages libanais, ces recherches se sont appuyées sur des entretiens réalisés auprès de 316 victimes et témoins, ainsi que de 39 experts militaires, journalistes, responsables des gouvernements israélien et libanais et représentants du Hezbollah. De nombreux cas où les Forces de défense israéliennes ont lancé des attaques aériennes et d’artillerie visant des objectifs militaires limités ou douteux ayant engendré un coût civil excessif, ont été identifiés. Dans beaucoup de cas, les forces israéliennes ont frappé une zone sans cible militaire apparente. Dans certains cas, les forces israéliennes semblent avoir ciblé délibérément des civils. Le gouvernement israélien tient le Hezbollah pour responsable du coût si élevé de victimes civiles au Liban, soutenant que les combattants du Hezbollah s’étaient cachés avec leurs armes au sein de la population civile.

[26]          Les deux ONG traitées dans cet article, la Fondation Imam Sadr et l’association ‘Amel, refusent depuis l’opération israélienne « Plomb durci » contre Gaza en décembre 2008-janvier 2009, de recevoir des financements en provenance de l’USAid, les États-Unis n’ayant pas stopper l’offensive menée par Israël qu’ils sont les seuls à pouvoir dissuader.

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