Par Sébastien Boussois, collaborateur scientifique REPI  à l’ULB, Bruxelles et chercheur associé au CJB, Rabat.

Cet article était l’édito du 9 mars 2012 de l’Institut MEDEA

Bien que le Maroc évolue politiquement doucement mais surement dans la douceur, la presse française ne semble pas s’y intéresser outre mesure. Après l’ « enquête exclusive » de M6[1] sur les business de tous ordres à Marrakech, la publication du livre à charge de Jean-Pierre Tuquoi et Ali Amar Paris-Marrakech luxe pouvoirs et réseaux[2], et celui de Catherine Graciet et Eric Laurent Le roi prédateur, main basse sur le Maroc [3]», la presse semble plus attirée par les histoires de commerce en tous genres, et d’affairisme, que par la transition démocratique dans le pays.

Pourtant, encore récemment fin février, l’Union Européenne lors de l’envoi d’une délégation à Rabat, saluait le processus de changement au Maroc. Elle renforçait même son accord d’association et par là même ses relations économiques avec lui. Le 6 mars 2011, une rencontre avait lieu à Bruxelles dans le cadre de la politique européenne de voisinage, entre une délégation conduite par le Président du parlement marocain et la Commission européenne. Le ministre des Affaires étrangères français Alain Juppé soulignait le 7 mars à la veille de son arrivée au Maroc que « la confiance était à l’ordre du jour » et saluait les avancées démocratiques du pays.

Dans ce contexte politique trouble que traversent le Maghreb et le Machrek, il existe pourtant quelques rares exemples de lente transition démocratique pacifique. Le Maroc en est. Mais à la suite de quelques affaires de mœurs recensées à Marrakech et montées en épingle alors qu’on les trouve autant en Europe, ou quelques étranges arrangements politico-économiques entre Paris et Rabat[4], le Maroc fait tout de même figure d’exception.

Le Royaume vit une mutation politique historique depuis deux ans engagée dès l’accession du roi Mohamed VI en 1999. Ce dernier a progressivement tenté de tourner la page des années de plomb et des périodes sombres de l’histoire du pays sous le règne de son père, Hassan II. Ayant progressivement épuré le makhzen des éléments les plus réticents à la transparence et à la démocratie, le roi, commandeur de tous les croyants déistes, c’est-à-dire des musulmans mais aussi des chrétiens et des juifs, se devait de montrer l’exemple.

Quand le mouvement du 20 février s’est constitué et a manifesté pour la démocratisation dans le pays à la suite des exemples tunisien et égyptien, Mohamed VI a engagé les premières réformes. La réforme de la constitution en est le meilleur exemple : les Marocains ont approuvé par voie référendaire ce tournant le 1er juillet 2011. Même si tout est loin d’être parfait, le changement est de taille.

Quelles évolutions a apporté cette nouvelle constitution[5] ? Le préambule pose le décor : « Fidèle à son choix irréversible de construire un Etat de droit démocratique, le Royaume du Maroc poursuit résolument le processus de consolidation et de renforcement des institutions d’un Etat moderne, ayant pour fondements les principes de participation, de pluralisme et de bonne gouvernance. » Les moyens d’y parvenir sont les suivants : la réduction du pouvoir du roi, l’impossibilité pour ce dernier de révoquer un ministre ; le premier ministre devient président du gouvernement, la dissolution possible du parlement par ce dernier, la progression des droits des Marocains pouvant saisir le conseil constitutionnel, l’accentuation de l’indépendance de la justice, l’inscription de l’héritage hébraïque mais également la reconnaissance de la langue amazigh comme langue officielle.

Le choix électoral même des Marocains semble gêner les observateurs occidentaux, méfiants des islamistes. Les élections législatives de janvier dernier ont en effet vu l’arrivée des islamistes et du Parti de la Justice et du Développement accéder au pouvoir. Abdelilah Benkirane, dirigeant du PJD, a su conquérir le peuple, et a donc été chargé par le roi de former un gouvernement. La volonté de rompre avec les pratiques du passé, ne signifie pas que la jeunesse marocaine aspire à plus d’austérité religieuse. Au contraire, beaucoup de Marocains attendent même le retour d’une droiture politique et d’une intégrité dans les pratiques de bonne gouvernance. Certes, beaucoup d’observateurs constatent dans le même temps une recrudescence du port du foulard depuis quelques années au Maroc, mais on oublie souvent aussi de dire que les mini-jupes et les décolletés d’autant plus ont explosé  dans les grandes villes. On a beaucoup parlé cette semaine dans le Royaume de l’ouverture du premier sex-shop à Casablanca. Il est bon aussi de revenir sur la libéralisation de la presse d’opinion qui s’en donne à cœur joie contre le pouvoir.

Cette presse ne se prive d’ailleurs plus de railler le gouvernement sans pouvoir encore offenser le Roi, outrage passible de sanctions pénales. Cette semaine, elle y analysait les relations entre « M6 » et Benkirane. Ainsi dans Actuel, on pouvait lire « On a trouvé 14 femmes à Benkirane » ; dans Le Temps « L’homme qui fait rire le roi »…Elle devient parfois agressive: dans Tel Quel : « Partage des pouvoirs, la grande illusion » ; dans Le Temps « Palais royal, vols arnaques détournements » ; mais elle revenait aussi dans Tel Quel sur « Hassan 2, notre ami, notre bourreau »[6]. Ne peut-on admettre qu’il y ait un mieux ? Un mieux qui n’est pas parfait mais laquelle de nos démocraties l’est ?

Et les signes d’ouverture et de modernisation se multiplient. Le plus grand shopping-center d’Afrique a ouvert à Casa, le « Morocco Mall », le 5 décembre dernier, inauguré par Jennifer Lopez[7]. Enfin, autre symbole, le 8 mars dernier, toute la presse[8] titrait sur la journée mondiale de la Femme et les évènements nationaux en hommage à la femme n’ont pas manqué sur la semaine. Même si me débat avance, des affaires montrent encore la situation difficile des femmes au quotidien et leur confrontation à la loi souvent injuste. L’affaire de cette jeune fille violée et contrainte par sa famille à épouser son violeur, acte entériné par la justice marocaine, a eu raison d’elle : Amina el Filali s’est suicidée en mars dernier. Le premier ministre Benkirane a réagi rapidement en précisant qu’il fallait « un débat pour réformer cette loi ». Parole d’un pragmatique ou vaine promesse ? Ce qui est sur  c’est que c’est la société civile marocaine tout entière qui s’est emparé du sujet et que l’affaire fait le tour des médias en boucle depuis la mort de la jeune fille. La multiplication des associations de défense des droits sont aussi le reflet d’un enracinement structurel de la société civile. Sont-ce là des symboles d’un pays qui veut s’enfermer ? La grande différence avec avant c’est que face aux gouvernants, il y a maintenant une société civile en pleine action.

Des points noirs bien sûr toujours: certes l’opposition a du mal à se structurer et à faire fructifier l’énergie et le renouveau qu’apportèrent le mouvement du 20 février. Certes le Makhzen est encore important, mais la bureaucratie est-elle plus légère en France et plus transparente ? Les privilèges, la corruption ne sont-elles l’apanage que des pays du sud ? Le tourisme sexuel ne s’inscrit-il aujourd’hui que dans un rapport nord-sud et non pas sud-nord voire nord-nord? Doit on croire enfin que le gouvernement islamiste, arrivé par les urnes et révocable par les urnes va museler un pays dont la jeunesse de moins de 25 ans représente 50% de la population[9] ? Cela est peu probable et les journalistes français devraient progressivement exploiter de nouvelles grilles d’analyse pour appréhender un pays en plein bouleversement. D’ailleurs, petite touche d’humour, afin de rassurer, le premier Ministre Benkirane, à qui l’on faisait remarquer la multiplication des barbes dans le pays depuis quelques temps, répondait avec élégance qu’il comptait bien garder sa barbe courte et bien taillée et qu’il tenait à en faire un symbole pour tous. Avis aux extrémistes de tous poils ?


[1] Les 1001 nuits de Marrakech, 26 février 2012.

[2] Calmann-Levy, Paris, 2012.

[3] Seuil, Paris, 2012.

[4] L’affaire du TGV Tanger-Casablanca par exemple, négocié entre Sarkozy et Mohamed 6 sans appel d’offre, contesté par l’Allemagne qui aurait souhaité que Siemens remporte le contrat face à Alsthom qui fut imposé, en compensation de l’échec des achats des rafales par le Maroc à la France.

[6] Revue de la presse marocaine du début mars 2012.

[8] Annonces en boucle notamment sur la radio 2M

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2 commentaires sur « Le Maroc, une transition démocratique en profondeur que la presse française ne saurait voir »

  1. Monsieur,
    Je suis assez étonné par la teneur de votre article. Si le Maroc connait quelques transformations institutionnelles sous l’effet d’entraînement des différentes révoltes dans plusieurs pays « arabes », il connaît aussi les résistances institutionnelles à ces transformations souhaitées et qui continuent de poser aux populations les problèmes connus avant. Une marge légère de libertés nouvelles est attestée par l’apparition de discours ou d’initiatives associatives et scientifiques, moins quand elles revêtent un caractère politique, et c’est à peu près tout.
    La répression continue contre toute forme de dissidence, les manifestations sont violemment accueillies par les autorités, les diplômés-chômeurs ne sont toujours pas pris en compte, les droits à la retraite, à l’assurance maladie n’avancent pas, pas plus que la liberté d’expression ou de culte, ou la considération pour les mouvements étudiants, ouvriers ou berbéristes. La prison continue d’être un passage obligé de la carrière d’un journaliste un tant soit peu véhément, rien ne peut être dit ou évoqué contre le roi et tout son entourage, la prévarication d’élites industrielles et institutionnelles régule les attributions de terrains, d’agréments, de programmes de développement, et de manière plus générale l’accès aux droits.
    De quoi donc vous réjouissez-vous ?

    L’année passée, une doctorante en science politique a étté enlevée chez elle par les services de police, devant ses parents (pas une arrestation « légale »). Elle est passée par le commissariat de Jamaâ el fna, a passé quatre mois en détention avant de passer en procès et être condamnée aux quatre mois de prison qu’elle venait d’effectuer indûment.

    Ces « mieux » observables au Maroc depuis le dernier règne semblent plutôt stagner et ont fait perdre leurs illusions à beaucoup, qui attendaient plus du roi des pauvres. La construction d’un « Mall » a Casablanca fait rire la plupart des marocains qui savent qu’en plus de ne pas pouvoir y acheter quoi que ce soit, ne peuvent pas même y entrer, tant ce centre commercial est dévolu aux populations les plus aisées, celles qui font déjà leurs courses dans des établissements de même catégorie, à Marrakech, en France ou ailleurs.
    Que le Maroc améliore sa vitrine commerciale est très anecdotique au regard des retards accumulés, qui continuent de se renforcer (illettrisme, droits sociaux, représentation politique, corruption, etc.)
    Vous tombez dans ce que Frédéric Vairel appelle la « transitologie », le langage politique du pouvoir au Maroc depuis une décennie. Les constitutionnalistes sont à ce titre exemplaires, ils s’extasient sur chaque avancée constitutionnelle depuis 1962. Il faut, pour cela, ne pas vivre au Maroc, ou vivre très bien et ne pas avoir besoin de réclamer justice.
    Le « renouveau politique » ne peut pas faire fructifier de dynamique, dès lors que le M20F est traversé de courants extrêmement disparates qui ne se réunissent qu’au nom d’un rejet commun de la gestion politique marocaine. Nul n’est dupe de la marge de manœuvre de Benkirane, sa ministre de la famille a déclaré que se marier avec son violeur n’était pas forcément une mauvaise solution, etc. Le Maroc est toujours vendu comme un pays tranquille, une destination aussi « idéale » que l’était la Tunisie avant. Il me semble, à moi, qu’hormis l’apparition du 20 février et un retour de politisation généralement craintive, le Maroc souffre d’une transformation laborieuse de ses structures sociales et institutionnelles (au sens large).
    Curieux regard.

    Cordialement,

  2. Bonjour,

    Votre développement est intéressant, pertinent, juste à certains égards, mais nous avons deux perceptions du moment et du lieu où nous devons placer le curseur de la transition. L’Etat de nos démocraties ne peut toujours nous permettre de juger de la suffisance de l’avancée des autres, ou de leur retard. Au regard d’un certain nombre d’autres pays, force est de constater qu’en Algérie et au Maroc, même si lente (relatif), la transition s’effectue depuis dix ans. Il reste encore beaucoup à faire, et les derniers évènements que vous citez comme ceux que je cite, sont problématiques, et alertes d’une situation démocratique loin d’être parachevée. Si j’use de l’anecdote comme symptôme d’un phénomène plus large, c’est aussi parce que je pense que c’est par la marge qu’on conquiert la majorité, par l’acte singulier, isolé, que l’on multiplie les faits qui progressivement s’inscrivent dans l’opinion, le pouvoir, et la société. Je n’ai jamais dit concernant le Mall par exemple qu’il autoriserait tous Marocains à venir y consommer, je crois qu’en Europe bon nombres de malls ne sont pas non plus accessibles au commun des mortels vu les enseignes hype qui y prospérent, mais je l’ai relevé comme un indicateur d’ouverture à l’extérieur, qui peut entre autres démontrer la non volonté du Maroc politique de s’enfermer et de s’isoler. Nous verrons comment le gouvernement Benkirane et surtout les suivants appréhenderont les évolutions de la région, mais il est dangereux de fustiger également les évolutions qui se passent encore dans la « douceur ». Car je pense qu’il y a quoi qu’on en disent, transitologie intestine ou non, une véritable phase de transition;

    Sébastien Boussois

    Sébastien Boussois

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