Par Jean-Baptiste BEAUCHARD, doctorant rattaché à l’IRSEM

Article paru sur Le Monde.fr

Mission de la ligue arabe suspendue en janvier, refus d’une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies en mars, inertie de la ligue arabe à Bagdad la semaine dernière et semi-échec de la conférence des « amis de la Syrie » à Istanbul. C’est dans ce contexte pour le moins flou que cette énième initiative diplomatique prend forme à travers le plan de paix de l’émissaire spécial Kofi Annan.

Cependant, une nouveauté de taille rentre en jeu: l’engagement de la Russie.

Comment l’interpréter dès lors : subterfuge diplomatique ou réelle volonté politique ?

Activisme international et Imbroglio diplomatique.

Le plan de paix de Kofi Annan correspond à une logique d’internationalisation du dossier syrien et reprend peu ou prou les modalités de la mission d’observation de la ligue arabe. Approuvé le 21 mars par le Conseil de sécurité des Nations unies, le plan Annan prévoit plusieurs clauses : une cessation de toutes les violences à commencer par celles du régime, suivies dans les 48 heures par celles de l’ASL; une aide humanitaire à la population; la libre circulation des journalistes et l’instauration d’un dialogue entre le régime et l’opposition. Fruit de nombreuses concessions de part et d’autre et accepté la semaine dernière par le régime syrien, ce plan demeure pour le moment inappliqué, malgré l’engagement de la Russie. D’où la nécessité de mettre en place une échéance avant un éventuel retour du dossier syrien devant le Conseil de sécurité.

Ainsi, Damas aurait accepté de mettre en œuvre ce plan avant le 10 avril. Sous l’impulsion de la France, de la Grande-Bretagne et des Etats-Unis, le Conseil de sécurité va chercher dans les prochains jours à formaliser ce calendrier par une déclaration.

Face à ces tractations diplomatiques proches de l’imbroglio, doit-on attendre de la Russie qu’elle exerce réellement une pression sur la Syrie en faveur d’une application du plan Annan ?

L’ambition d’un plan de paix ou l’illusion d’une transition politique.

Si ce plan de paix est proche de la mission de la ligue arabe, ses contours permettent d’augurer une issue différente. En effet, depuis le mois de janvier, de nombreuses évolutions ont permis à la Syrie et à la Russie d’inverser le rapport de forces. L’incapacité du CNS à fédérer les oppositions syriennes, les menaces saoudiennes et qataries visant à armer l’ASL, le maintien d’une certaine unité au sein du régime ainsi que l’éloignement d’une intervention extérieure participent à ces changements favorables à Damas ; le départ de Bachar Al-Assad n’apparaissant plus comme un préalable.

Dans ce contexte, l’impartialité reconnue de Koffi Annan, qui a entretenu de bonnes relations avec le président syrien durant son mandat à la tête de l’ONU, a permis de parvenir à ce plan. A cela s’ajoute le cycle infernal soulèvement-répression-insurrection-destruction qui a conduit les occidentaux à réviser leur approche du dossier syrien, craignant de voir se profiler une polarisation durable de la société syrienne. Le régime syrien, en misant sur la fragmentation confessionnelle dont il est largement responsable, a su intérioriser un modèle de gestion de conflit qui lui a permis de neutraliser ses ennemis successifs sur la scène libanaise. Pour ces raisons, couplées aux vetos russes et chinois, les soutiens et l’opposition syrienne ont décidé de souscrire à ce plan de paix.

Soutenir ce plan revient à miser sur la possibilité d’une transition politique en Syrie. Rappelons qu’à l’issue d’un cessez-le-feu contrôlé par le déploiement d’observateurs onusiens, doit se mettre en place un dialogue entre le pouvoir et l’opposition devant aboutir à une transition. La Syrie n’est pas la Birmanie. Le régime de Damas n’a jamais accordé la moindre concession ni l’once d’une volonté de mouvement. Dès lors, il est difficilement concevable d’imaginer le régime négocier sa reddition.

Ce plan de paix apparait come  une aubaine pour le régime car, encore une fois, il lui permet de gagner du temps et de semer chaque jour un peu plus la confusion, comme en témoigne la libération récente d’Abou Moussab Al-Souri, salafiste syrien prônant un Jihad de « proximité ».

Néanmoins, l’application de ce plan de paix dépendra des desseins russes, pour le moins insaisissables.

La Russie, pièce maîtresse de l’avenir du régime syrien.

Après une relative retenue états-unienne lors de l’intervention en Libye, Washington apparaît aussi en retrait sur le dossier syrien, du moins en apparence. Car en coulisse, les Américains ont freiné l’armement de l’ASL par le Qatar et l’Arabie saoudite, contraints de soutenir le plan Annan. Le précédent irakien qui a convaincu les Américains de la nécessité de préserver momentanément les institutions de l’Etat, aussi baathistes soient-elles, ainsi que  la volonté américaine de donner un gage à la Russie en la plaçant devant ses responsabilités ; expliquent le positionnement de Washington.

L’enjeu diplomatique de ce plan consiste donc à « rallier la Russie » pour éviter une guerre civile et permettre une transition politique. Comme l’affirme David Ignatius, c’est « cette logique pragmatique qui conduit le plan Annan ». Dès lors, partant de l’hypothèse que le régime syrien ne négociera pas, deux scenarii s’imposent : soit la Russie parvient à imposer une « transition » syrienne sur laquelle elle gardera la main en cautionnant le départ de Bachar El Assad, mais pas le renversement du régime ; soit elle imputera la responsabilité de l’échec du plan Annan à l’ASL et au camp favorable à l’opposition syrienne.

Ce dernier scénario est pour le moins risqué, dans la mesure où le parrainage russo-chinois du plan Annan illustre d’une certaine manière la volonté diplomatique des émergents de parvenir à une gestion de conflits différente. Or, la crédibilité des émergents à déjà été provisoirement compromise après l’échec de la proposition turco-brésilienne sur le dossier du nucléaire iranien en mai 2010.

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