Article paru sur le site affaires stratégiques

Par Jérôme Diaz, journaliste indépendant

Alors qu’en septembre dernier la reprise de pourparlers lors du Sommet de Washington, afin de relancer le Processus de Paix entre Israéliens et Palestiniens, a abouti à un échec retentissant sans qu’aucun des protagonistes n’accepte vraiment de l’assumer (comme l’a démontré le quotidien Libération par la suite ), il semblerait judicieux de rappeler quelques faits importants à propos du Moyen-Orient d’aujourd’hui.

Pour beaucoup de responsables politiques occidentaux, en particulier en France et aux Etats-Unis, la bête noire est depuis quelque temps déjà la République Islamique d’Iran. Seules quelques personnalités, comme Rony Brauman, fondateur de Médecins Sans Frontières, ont osé poser publiquement les questions qui fâchent : pourquoi se focalise-t-on systématiquement sur le nucléaire iranien alors que l’Etat Hébreu jouit, pour sa part, d’une puissance nucléaire ? Y-a-t’il plus à craindre de l’Iran ou d’Israël ?
D’ailleurs, qui sait que les diatribes particulièrement médiatisées du président Mahmoud Ahmadinejad ne trouvent pas le moindre écho auprès des quelque cent mille iraniens de confession juive vivant à Téhéran ? Pour rappel, Israël a armé l’Iran il y a de cela déjà quelques décennies mais également dans le cadre du conflit entre l’Irak et l’Iran (1980-1988), bien que cela n’ait pas été particulièrement évoqué dans les médias, ou seulement dans des ouvrages pour initiés ? Mais alors : que se passe-t-il exactement dans la région ? Quelques pistes, très modestement, pour tenter de comprendre… Déjà, au vu du résultat des négociations évoquées plus haut, on ne sait plus très bien dans quelle direction vont les négociations entre Israéliens et Palestiniens. Des tensions avec les palestiniens de Jérusalem et de Cisjordanie qui n’en avaient déjà pas vraiment besoin, une crise humanitaire à Gaza (du fait du blocus imposé Israël) qui s’est aggravée suite à l’Opération Plomb Durci, mais aussi la crédibilité déjà entachée de l’Autorité Palestinienne et le rapport de force qui l’oppose au Hamas, surtout depuis la victoire du parti islamiste dans la Bande de Gaza en 2007. Amusant, si j’ose dire, de constater la victoire du Hamas alors que sa participation à des élections avait été explicitement demandée par la « Communauté Internationale » et que c’est cette même Communauté Internationale qui n’a pas reconnu ladite victoire. Certes, le parti islamiste a ensuite pris le pouvoir par la force, ce qui a engendré de violents affrontements avec le Fatah, mais… les faits sont là. A côté de cela, les pays voisins instrumentalisent ce conflit au gré de leurs intérêts. Les réfugiés palestiniens, par exemple, ne sont nulle part accueillis à bras ouverts. Disons-le clairement : ils sont plus un fardeau qu’autre chose. Le Liban , sous l’influence de la Syrie de Bachar al-Assad qui soutient le Hezbollah chiite de Hassan Nasrallah et le Hamas palestinien. Par extension, un soutien venu aussi de façon conséquente via un autre acteur influent dans la région, à savoir l’Iran et ses puissants pasdaran (Gardiens de la Révolution). L’Iran fournit la logistique tandis que le territoire syrien joue la zone de transit, « prêtant » sa frontière pour transférer soldats et armes vers le Sud-Liban, fief du mouvement libanais. La Syrie dont on fêtait d’ailleurs récemment la décennie de présidence de Bachar Al-Assad, décennie marquée par un inquiétant recul des libertés selon un récent rapport de Human Rights Watch . Un renfort à la fois syrien et iranien donc, qui s’explique plus dans leur confrontation avec l’ « entité sioniste » que par un réel soutien aux Palestiniens. Cette posture permet à l’Iran et à la Syrie d’être présents tout près d’Israël via ses « mouvement supplétifs, ou soi-disant supplétifs, Hamas et Hezbollah ». C’est un mécanisme qu’explique fort bien Robert Baer dans son ouvrage Iran : l’irrésistible ascension . Baer y expose en effet l’opinion partagée par de nombreux Occidentaux vis-à-vis de l’Iran, en particulier les américains : « Le portrait que les Etats-Unis dressent de l’Iran aurait fait rire George Orwell. Le noir est blanc, deux plus deux égalent vingt-deux. C’est ainsi que notre gouvernement proclame des faits supposés, et nous l’acceptons, sans aucun sens critique ou examen approfondi. Presque tout ce qu’on a raconté à l’Américain moyen au sujet de l’Iran est faux. L’Iran n’est pas en pleine croisade. Il ne cherche pas à nous convertir. Depuis trente ans, l’Iran croit réellement mener une guerre contre l’occupation. L’Iran n’est pas un Etat totalitaire gouverné par les « islamofascistes » qui se croient impliqués dans une guerre à la Don Quichotte contre l’Occident et la civilisation occidentale. Le président Ahmadinejad n’a pas l’intention de déclencher la troisième guerre mondiale ; c’est une figure de proue, pas plus capable de mener l’Iran au conflit que Joseph McCarthy ne l’était de mettre l’Amérique en guerre contre le communisme. Les véritables chefs de l’Iran sont rationnels et calculateurs. Nous vivons dans le passé ; l’Iran vit tourné vers l’avenir. Nous envisageons l’Iran comme un Etat terroriste, et le Hezbollah comme un culte terroriste. Oui, l’Iran s’est bien emparé de notre ambassade à Téhéran en 1979, a bombardé l’ambassade américaine à Beyrouth en 1983, ainsi que la caserne des Marines, la même année. Mais c’était il y a plus de vingt ans. Entre-temps, nous avons raté la transformation du Hezbollah, bras armé de l’Iran au Liban. Le Hezbollah se bat pour une cause nationale sans équivoque. […) le Hezbollah répond à la définition d’une force de guérilla, pas d’un groupe terroriste. »
L’intention ici, en citant Robert Baer, n’est aucunement de défendre l’Iran ou de faire passer l’idée que l’Etat Hébreu est entièrement et sans ambiguïté responsable de tous les maux dans la région, car les choses sont évidemment loin d’être aussi simples. Néanmoins, on a entendu de la part des Nations Unies la mise en place d’une batterie de sanctions contre l’Iran au sujet du nucléaire, suivie d’une politique semblable, mais accrue, de l’Union Européenne . On sait qu’une réunion de ce type est prévue pour 2012 où sera justement abordée la question de la position d’Israël quant au nucléaire, qui possède plus deux cent unités de ce type. Toutefois, l’empressement pour certains sujets est aussi visible et surprenant que le silence et l’embarras pour en aborder d’autres, non moins importants. Certains chercheurs états-uniens comme Stephen Walt et John Mearsheimer ont par exemple mis en exergue dans leur livre très documenté (et controversé), « Le lobby pro-israélien et la politique étrangère américaine » , le fait qu’ « en plus de l’aide économique et militaire, les Etats-Unis fournissent à Israël un important soutien diplomatique. Entre 1972 et 2006, Washington a mis son veto à quarante-deux résolutions du Conseil de Sécurité de l’ONU qui critiquaient l’attitude d’Israël. Ce chiffre est supérieur à tous les veto opposés par tous les membres du Conseil sur la même période, et équivaut à un peu plus de la moitié de tous les veto des Etats-Unis au cours de ces mêmes années » . Il est intéressant de préciser que ces deux auteurs sont pro-israéliens et conservateurs… Avoir également à l’esprit que la situation telle qu’elle dure depuis des décennies dans cette région n’est pas le simple fait du hasard mais a des raisons historiques: elle est due en grande partie au partage de la région par des pays avec mandat de la Société Des Nations (France et Grande-Bretagne en tête) au sortir de la première guerre mondiale. Un « détail » historique peu évoqué dans les médias. A ce propos, l’ouvrage, Quelques idées simples sur l’Orient compliqué de Jean-Paul Chagnollaud, universitaire et rédacteur en chef de la revue Confluences Méditerranée, l’explique comme suit : « L’essentiel tient ici en ce que la « naissance » du Proche-Orient s’est faite au lendemain de l’effondrement de l’Empire Ottoman sur la base de découpages territoriaux décidés par deux puissances coloniales européennes – la France et la Grande-Bretagne – qui, ayant gagné la guerre, dominaient la région. […] Ces peuples ont ainsi été sommés de vivre dans des frontières tracées par d’autres sans que leurs intérêts et leurs aspirations nationales ne soient pris en compte » .
Quel rapport avec l’Iran et la géopolitique moyen-orientale ? Simplement le fait qu’actuellement les Etats-Unis abordent la carte du nucléaire iranien (malgré tout importante d’après ce qu’indique un rapport du Centre Français de Recherche sur le Renseignement, CF2R, daté de 2007 ), comme pour en éluder d’autres. Pas question ici de complot ou autre ineptie, mais force est de constater qu’il est souvent plus aisé d’aborder ce sujet sous des angles relativement manichéens (et donc accessibles au plus grand nombre : appelons un chat un chat) plutôt que de décrypter sérieusement, et de façon approfondie, les enjeux sous-jacents. Pourquoi ? Trop intellectuel et trop long. Audience oblige!
Qu’en est-il par exemple de la colonisation dans les Territoires? Il faut dire qu’à distance, on ne saisit pas très bien le problème… Lorsqu’on se promène tant côté israélien que côté palestinien dans Jérusalem, la différence saute aux yeux : l’insalubrité côté palestinien est aussi visible que la propreté digne d’une grande ville moderne côté israélien. A Jérusalem, les autorités israéliennes laissent volontairement les ordures ménagères à l’extérieur, de manière à inciter les habitants à quitter les lieux. Même problème avec l’usage de l’eau, dont Amnesty International a établi un rapport . L’eau du côté palestinien est pompée à 80 % par la municipalité israélienne. Mais si le gouvernement d’Israël n’est pas très regardant en ce qui concerne le respect du Droit International des Droits de l’Homme et du Droit International Humanitaire, on peut faire le même constat à propos des mouvements radicaux islamistes. Bien que les attaques commises par Tsahal (l’armée israélienne) aient des proportions tout à fait discutables, le Hamas (« Mouvement de la Résistance Islamique ») comme le Hezbollah (« Parti de Dieu »), n’ont en effet rien à envier à Tsahal dans leurs actes les plus extrêmes, souvent perpétrés par leurs branches armées . Le rapport du CF2R déjà mentionné ne fait-il pas d’ailleurs mention du « Hezbollah, bras armé de Téhéran à l’étranger » ? De même, les boucliers humains ne sont en rien excusables, ce qui a d’ailleurs été clairement dénoncé dans un rapport de Human Rights Watch et dans celui de la Commission d’établissement des faits de l’ONU menée par le Juge sud-africain Richard Goldstone, suite aux terribles événements de Gaza en décembre 2008-janvier 2009. Un rapport ensuite transmis au Conseil des Droits de l’Homme à Genève, avant une éventuelle suite devant la Cour Pénale Internationale.
Pour reprendre la fameuse phrase de Percy Kemp dans Le Système Boone, « si vous avez compris quelque chose au Moyen-Orient, c’est sûrement qu’on vous a mal expliqué ». Par conséquent : (se) poser des questions. Mais certains responsables politiques, notamment en Europe, feraient aussi preuve de plus d’honnêteté (vis-à-vis d’eux-mêmes mais aussi de nous, en tant que citoyens) s’ils ne mettaient pas toujours un certain temps à réagir, par exemple dans le cadre du conflit israélo-palestinien. Une réaction (quand il y en a une) qui symbolise à elle seule toute la difficulté de certains gouvernements à oser prendre publiquement la parole, de peur à la fois de subir les foudres des mouvances intégristes de tous bords, des lobbies, et de se mettre à dos l’allié américain. Dans son ouvrage déjà mentionné, Jean-Paul Chagnollaud analyse très bien cet état de fait : « Sans remonter trop loin, il faut constater que les Européens en tant que tels n’ont jamais été en mesure de jouer un rôle significatif dans les moments-clés de l’histoire contemporaine du Proche-Orient. […] Ainsi ont-ils souvent réaffirmé le droit des Palestiniens à l’auto-détermination et à un Etat, le caractère illégal au regard du droit international des implantations israéliennes dans les territoires et leur refus d’accepter toute initiative unilatérale concernant Jérusalem sans jamais pour autant prendre des initiatives politiques audacieuses » . C’est justement ce qu’avait fait remarquer Anis Nacrour, conseiller politique auprès du représentant du Quartet, sur La Chaîne Parlementaire Public-Sénat au lendemain du raid israélien contre la Flotille Mavi Marmara au large de la Bande de Gaza, le 1er juin dernier. Alors que la journaliste lui demande « Où se situe la voix de la diplomatie européenne ? », la réponse du diplomate ne s’est pas fait attendre : « Mais il n’y a pas de voix européenne ! Cela, ce n’est pas une réponse de diplomate ! » . C’est le moins qu’on puisse dire.

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