Par Rayan Haddad doctorant en relations internationales à l’IEP de Paris

Article publié dans la revue « cultures et conflits » de l’été 2007

Une analyse relationnelle axée sur les logiques d’action concurrentes d’Al Qaïda et du Hezbollah peut de prime abord surprendre le lecteur méconnaissant la scène moyen-orientale. Les deux parties, malgré leurs distinctions identitaires (et pas n’importe lesquelles puisque la division « sunnite / chiite » est un peu partout présentée comme la « clef de voûte analytique » d’un Orient finalement bien compliqué…), ne relèvent-elles pas finalement d’un même phénomène d’islamisme radical décrié par un grand nombre de médias contemporains ?

L’approche peut de même provoquer un froncement de sourcils chez ceux qui connaissent mieux la géopolitique régionale. Malgré la similitude parfois de leur mode de violence opérationnel (« kamikaze »), la mouvance salafiste jihadiste n’est-elle pas la manifestation d’une contestation fanatique et déterritorialisée de l’ordre mondial, alors que le « parti de Dieu » s’inscrit dans l’optique de la libération (« légitime ») d’un territoire national ? Comment dès lors parler de concurrence ? Les deux parties n’ont pas les mêmes référents idéologiques (khomeynisme / salafisme), pas la même définition de leur champ d’action ni – par conséquent – la même hiérarchisation (effective et non rhétorique) de l’ennemi (Israël dans un cas, les Etats-Unis et l’Occident dans l’autre), pas les mêmes valeurs jihadistes (illégitimité / légitimité de prendre pour cible des civils occidentaux), pas la même organisation structurelle (fortement centralisée / décentralisée), et ne s’adresseraient pas a priori à un même public islamiste (localiste ou régionaliste d’une part, transnational de l’autre). En réalité, bien qu’elle soit virtuelle et à distance, l’objet de cet article est de montrer qu’il y a bel et bien dans certains cas concurrence idéologique entre le Hezbollah et Al Qaïda au niveau de la captation des cœurs et des esprits d’une audience panislamique mondiale, conduisant (peut-être parfois) à une logique de mimétisme, mais surtout à des stratégies de distinction entre les deux parties. Cette concurrence a pour toile de fond un contexte moyen-oriental où les sentiments anti-impérialistes battent son plein, et où l’on observe un processus de réactivation d’identités religieuses transfrontalières questionnant la légitimité de l’ordre régional. Nous proposons de présenter tout d’abord les contextes respectifs d’émergence des contestations khomeynistes et salafistes jihadistes.

Mutations du fondamentalisme islamique

Le revivalisme islamique a pris un essor considérable au début des années 1970 grâce à la conjonction de deux facteurs : la défaite des régimes panarabes « laïcisants » dans la guerre des Six Jours (1967) et l’augmentation des revenus pétroliers sur fond de guerre israélo-arabe en 1973. C’est à cette période que l’Arabie Saoudite commence à prendre un avantage idéologique déterminant sur l’influence massive qu’avaient eue auparavant les mouvements révolutionnaires « socialisants » sur les opinions publiques arabes ; des sommes considérables sont consacrées à la « résurgence de l’islam » dans tous les domaines de la vie politique, économique et sociale 3.

« Les Saoudiens se sont rendus compte que la stabilité de leur règne sur la péninsule du pétrole […] requiert deux éléments fondamentaux : la consolidation de la légitimité religieuse sur laquelle est basé leur règne […], et le soutien actif de la plus grande puissance occidentale, les Etats-Unis 4 ».

Seulement, la révolution iranienne de 1979 contribue à un changement radical d’atmosphère idéologique que l’intégrisme islamique « conservateur » avait entamé une décennie auparavant. La libération de la Palestine, la lutte contre le « faux panislamisme » des régimes « clients des Etats-Unis » et l’exportation de la Révolution deviennent les thèmes majeurs de la politique iranienne 5. Désormais, deux grands types d’idéologie islamique sont en concurrence dans le monde. En participant activement au financement du jihad afghan contre l’URSS, Riyad réussit à contenir et concurrencer le zèle islamiste iranien dans les milieux sunnites et à confirmer, par conjonction d’intérêts, son alliance avec Washington 6. Mais la guerre du Golfe allait fragiliser la crédibilité islamique de la monarchie. Obligée d’assurer sa sécurité par un appel à l’aide occidentale, elle va permettre la présence de centaines de milliers de soldats américains sur la terre des lieux saints de l’islam 7. Pour la première fois allait apparaître au sein même de l’establishment religieux wahhabite, un salafisme de plus en plus opposé à la politique officielle légitimant la présence de « croisés » sur son sol sacré. A cette opposition « salafiste intellectuelle » de l’intérieur allait s’ajouter le sentiment de trahison de la mouvance salafiste jihadiste transnationale.

« C’était là le plus grand choc de sa vie [Ben Laden], parce qu’il s’agissait – selon lui – de la première fois depuis l’âge d’or de la Prophétie (soit depuis près de quinze siècles) que les impies imposaient leur hégémonie militaire sur la péninsule arabique. Il fut aussi choqué parce que les forces américaines ne pénétraient pas à la suite d’une occupation ou à l’insu du plein gré des dirigeants, mais à leur demande expresse 8 ».

Dès lors, et sans relater ses péripéties (qui l’amèneront de l’Afghanistan au Soudan en 1992, puis à faire la trajectoire inverse en 1996 9), Ben Laden diffusera en 1996 une Déclaration de jihad contre « l’occupation américaine de la terre des lieux saints ». La création en 1998 du « Front islamique mondial pour la guerre sainte contre les juifs et les croisés » s’inscrit dans cette continuité. Désormais, et par l’entremise d’une fatwa, « chaque musulman qui en est capable a le devoir personnel de tuer les Américains et leurs alliés, civils et militaires, en tout pays où cela est possible 10 ». Contrairement à la vision de Raymond Williams : « Pensez à l’échelle mondiale, agissez au niveau local », on pourrait dire que Ben Laden et son entourage pensent désormais localement et agissent globalement 11. C’est dans ce cadre que s’inscrivent les attentats contre les ambassades américaines en Tanzanie et au Kenya le 7 août 1998, contre l’USS Cole en octobre 2000, avant le choc du 11 septembre. Jusque-là, on ne voit pas encore quel rapport de concurrence peut exister entre Al Qaïda et le Hezbollah, bien que l’on commence à entrevoir qu’un tel état ne serait pas incohérent de la part de parties opposées (chacune à leur façon) à l’» ordre américain » au Moyen-Orient et représentant les fils spirituels (respectivement « illégitimes » et « légitimes ») du salafisme officiel et de la prédication khomeyniste.

Contestation systémique convergente, normes et logiques d’action divergentes

« L’Amérique est le chef des criminels impliqués dans le crime de la création de l’Etat d’Israël qui reste récurrent depuis 50 ans. […] Votre gouvernement encercle les enfants d’Irak et les massacre horriblement. Il soutient totalement les régimes corrompus dans nos pays. Peuple américain, sache que ton gouvernement te mène à une nouvelle guerre perdue d’avance. Rappelle-toi qu’il a subi la défaite au Vietnam, qu’il a déguerpi apeuré du Liban, qu’il s’est enfui de Somalie et qu’il a été frappé à Aden ». Ayman al Zawahiri, extraits de son intervention diffusée par Al Jazira, le 7 octobre 2001

« Ces jours-ci, les chars israéliens pénètrent partout pour répandre la désolation en Palestine, à Jénine, Ramallah, Rafah, Bayt Jala […] sans que l’on entende personne élever la voix ou agir. […] Quand des centaines de milliers de petits et grands sont tués […] au Japon, cela ne constitue pas un crime à leurs yeux, mais juste une affaire qui peut faire l’objet d’un débat. Ce qui se passe en Irak est aussi une affaire qui peut être débattue. Mais quand des dizaines parmi eux sont tués à Nairobi et Dar al Salam, l’Afghanistan et l’Irak ont été bombardés et toute la fausseté du monde s’est tenue aux côtés de […] l’Amérique et ceux qui la soutiennent ». Oussama Ben Laden, Al Jazira, le 7 octobre 2001

En choisissant de faire passer leur premier message après le 11 septembre sur Al Jazira le jour du début de l’offensive américaine en Afghanistan, les dirigeants d’Al Qaïda faisaient preuve d’une grande maîtrise de l’instrument médiatique. Vis-à-vis de l’audience qu’ils cherchent à capter, ils peuvent en effet se placer plus aisément dans une posture « victimaire » et faire appel à l’Umma 12 pour s’engager dans un jihad globalisé contre « les actes d’agression des croisés ». Comme le souligne Gilles Kepel, « l’attaque spectaculaire de cibles américaines […] est censée résoudre le problème majeur qui a hypothéqué le succès des islamistes [d’Al Qaïda] jusqu’alors : l’absence d’adhésion populaire à leur projet 13 ». Pour tenter de s’attirer la bienveillance du « public islamique », rien ne vaut aussi de soulever les questions de Palestine et d’Irak. Mais les leaders d’Al Qaïda ont été plus loin que cela ; ils ont semblé « universaliser » leur procès anti-américain en évoquant Hiroshima et Nagazaki (Ben Laden), et le Vietnam (Zawahiri). La première évocation s’inscrit dans le cadre d’une condamnation éthique, la seconde dans le cadre d’un rappel des défaites subies par l’Amérique. Sur ce plan, Zawahiri n’hésite pas à mentionner le grand revers subi par les Etats-Unis au Liban dans les années 1980, alors que celui-ci est survenu par le biais du Hezbollah chiite 14. Il ne sera pas le seul à se référer à cet épisode. A la suite du 11 septembre, le retrait des forces multinationales du Liban en 1984 sera rétrospectivement considéré par de grands responsables américains comme un faux pas stratégique majeur sur le plan de la « lutte anti-terroriste ».

« Malgré notre supériorité militaire, nous étions incapables de contrer la ferveur religieuse de cette faction soutenue par l’Iran et la Syrie. […] Reagan ordonna aux forces américaines d’évacuer le Liban. Dans tout le Moyen-Orient, on releva la facilité avec laquelle on pouvait chasser une superpuissance […]. Des années plus tard, Oussama Ben Laden devait citer parmi les succès du terrorisme le fait d’avoir chassé les Américains de Beyrouth 15 ».

Richard Clarke (ancien responsable de la coordination antiterroriste au Conseil national de sécurité américain) ne se trompe pas ; Ben Laden avait eu l’occasion – avant même Zawahiri – de relever la « lâcheté américaine » au Liban :

« Il y a quelques jours, les agences de presse ont transmis une déclaration du ministre de la Défense américain [William Cohen], croisé et occupant, dans lequel il disait qu’il n’avait retenu qu’une leçon des explosions de Riyad et d’al-Khobar : ne pas reculer devant les lâches terroristes. Eh bien, nous disons à ce ministre […] où était cette prétendue bravoure, à Beyrouth, après l’attentat de 1403 [1983] qui a fait de vos 241 Marines des paillettes éparpillées et des membres déchiquetés, et où est cette prétendue bravoure à Aden dont vous êtes partis précipitamment, 24 heures après les deux attentats ? 16 »

Ainsi, Zawahiri mentionne le Liban en tant que premier cas arabe et « islamique » ayant provoqué une déroute américaine, alors que Ben Laden fait mention, dans une même lignée, des attentats à la voiture piégée survenus contre des représentations officielles ou militaires américaines à Riyad en 1995, à Khobar en 1996 (indépendamment du fait de savoir si Al Qaïda était derrière ces attentats ou non 17), à Aden en 1992 18, et tout d’abord à Beyrouth. Les méthodes du Hezbollah dans les années 1980 19 auraient-elles constitué une « source d’inspiration » pour les leaders d’Al Qaïda, non seulement au niveau des moyens utilisés, mais aussi au niveau de l’effectivité présumée des attentats ? En réalité, aucun élément ne permet de prouver cette hypothèse. Ce n’est donc pas dans une quelconque « filiation opérationnelle » que nous trouverons des points de convergence sectoriels entre Al Qaïda et le Hezbollah, mais dans leur contestation de l’» ordre américain » au Moyen-Orient, étant entendu que les prémisses et la nature jihadiste de cette contestation constituent un point de divergence fondamental entre les deux parties. Le discours anti-américain de la mouvance n’est en effet pas le même que celui adopté par l’Iran et le Hezbollah. En dépit des slogans de « Mort à l’Amérique » véhiculés par les entrepreneurs de l’idéologie khomeyniste, ceux-ci prennent soin de souligner que s’ils s’opposent aux politiques officielles américaines, ils n’ont « rien contre le peuple américain » (ou d’autres peuples occidentaux) :

« Pour nous, la bataille principale est la Palestine […]. Notre problème n’est pas avec le peuple américain. […] Notre mission envers les peuples occidentaux doit être de leur faire parvenir convenablement nos revendications et l’image de nos justes causes. […] On ne peut pas porter un jugement global sur l’ensemble des gens en Occident. Le dialogue est absolument nécessaire 20 ».

En ce sens, il convient de relever qu’il existe une différence de nature entre les attentats « kamikazes » libanais ou palestiniens et ceux du 11 septembre au niveau de la définition de l’ennemi et de la visée contextuelle du combat 21. Ainsi, même si « le Hezbollah et la prédication khomeyniste ont les moyens d’une structuration en réseau à l’étranger 22 », voire d’une implication dans une violence opérationnelle bien au-delà des frontières libanaises 23, il reste que ce mode d’action (si avéré) constitue pour la mouvance khomeyniste, contrairement à Al Qaïda, un « cas exceptionnel » à ses règles de combat localistes 24. Mais comment le Hezbollah a-t-il réagi aux attentats du 11 septembre ?

L’Amérique sous le choc, le Hezbollah « défié »

Le retrait israélien inconditionnel du Liban-Sud en 2000 fut considéré dans le monde arabe comme le premier succès militaire remporté contre Tsahal. Le Hezbollah pouvait alors asseoir le large capital de sympathie qu’il avait acquis dans cette aire (majoritairement sunnite) tout au long de ses années de combat contre Israël. La rhétorique du « parti de Dieu » sur l’efficacité des « opérations-martyre » et du harcèlement militaire – propagée par sa télévision satellitaire Al Manar – gagnait en crédibilité dans la région 25. La « preuve » était en effet apportée que la société israélienne « occidentalisée » ne pouvait plus consentir à une logique de sacrifice afin de maintenir ses conquêtes ; que le retrait était un signe de faiblesse dont il fallait tirer profit ; qu’une décennie de négociations israélo-palestiniennes n’avait pas abouti à la restitution des territoires occupés alors qu’une décennie de résistance au Liban l’avait fait. L’effectivité de cette rhétorique ne saurait être sous-estimée en tant que facteur d’incitation au déclenchement le 28 septembre 2000 de l’Intifada d’al Aqsa. Fort de cette victoire, le Hezbollah verra son impact politique consolidé sur la scène interne vu le grand contrôle social et sécuritaire qu’il exercera désormais de facto au Sud. Ce contrôle sera renforcé par la décision de l’Etat libanais (en fait de son tuteur syrien) de refuser l’application de l’Accord d’armistice libano-israélien de 1949, le déploiement de son armée au Sud et le désarmement du Hezbollah tant qu’une solution ne sera pas trouvée au problème des réfugiés palestiniens au Liban, et – trouvaille stratégique damascène – tant qu’Israël maintiendra son occupation des hameaux de Chebaa 26. Comme le combat jihadiste contre Israël constitue un objectif majeur du Hezbollah, comme, selon les termes de Sayyed Nawaf al Moussawi 27, « il n’est pas possible de parler du désengagement d’une partie arabe du combat avant la fin du conflit israélo-arabe », et comme la Syrie est le garant qui détient principalement les clefs de ce combat, une alliance du parti avec la Syrie est incontournable. Suivant cette équation, le Sud reste donc ouvert aux vents de confrontation régionale… C’est dans ce contexte de consécration du jihadisme hezbollahi que surviennent les attentats du 11 septembre. De tous les partis au Liban, c’est le Hezbollah qui a la stratégie la plus élaborée quant au traitement des événements. Le fait qu’il représente le cas local le plus susceptible d’être dans la ligne de mire américaine (dans le cadre de la « lutte anti-terroriste ») n’est pas étranger à cela. Son communiqué initial comprend un degré minimal de condamnation et invite surtout à prendre garde à d’éventuelles instrumentalisations politiques des attentats de la part de Washington 28. En réalité, ceux-ci constituent un défi majeur pour le Hezbollah sur un double plan. D’un côté, alors que son « image de marque » s’est bâtie autour des « opérations-martyre » (au point de susciter un processus émulatif dans les territoires palestiniens 29), le contexte créé par le 11 septembre risquait de condamner définitivement sur la scène internationale la logique sacrificielle 30motivant ces opérations et de favoriser la (re)labellisation du parti en tant qu’» organisation terroriste ». D’autre part :

« Alors qu’il se considérait comme l’avant-garde jihadiste dans le monde arabe et islamique au niveau de la lutte contre Israël et les politiques américaines, il se rendait compte que cette grande attaque contre les Etats-Unis mettait en valeur Ben Laden et rendait son image subitement marginale dans cette lutte. En plus, quelles que soient critiques les positions sunnites vis-à-vis de Ben Laden, il peut représenter dans ces milieux une sorte de symbole et cela préoccupe le Hezbollah parce qu’il est soucieux de sauvegarder son capital de sympathie acquis sur la scène sunnite globale après la libération du Sud 31 ».

Ainsi, même si la Schadenfreude 32 existant dans certains milieux sunnites – au Liban et ailleurs – constituait moins une adhésion au programme de Ben Laden qu’une expression d’hostilité envers l’Amérique (liée à ses positions emplies de partialité dans le conflit israélo-palestinien), le Hezbollah se devait de réagir pour éviter, outre les risques d’amalgame sur la scène mondiale entre « terrorisme » et « résistance », ceux de marginalisation (au niveau de son combat jihadiste). Il le fera en menant une offensive discursive par le biais de son secrétaire général, « véritable maître en mass-communication 33 » :

  • 34 . An Nahar, 27 novembre 2001, p. 13.

« Il existe une grande différence entre la résistance et le terrorisme. Les terroristes n’ont pas de sentiments humains. Ce sont des assassins et des criminels politiques. Ils tuent pour tuer et non pour une cause noble […] alors que la résistance qui combat pour les déshérités est emplie d’amour et déborde de compassion. Cherchez dans les cœurs de Sharon, Pérès, Barak, Bush père et fils et vous n’y trouverez pas de miséricorde mais vous les trouverez emplis d’égoïsme et de corruption 34 ».

Lorsque les distinctions entre « terroristes » et « résistants » sont dressées, à aucun moment Ben Laden n’est mentionné, contrairement à plusieurs dirigeants israéliens et américains, ce qui ne peut manquer de séduire le public islamiste visé 35. Lorsque Sayyed Nasrallah affirme en outre dans le contexte de la guerre en Afghanistan que les Etats-Unis « font la guerre à tous les musulmans qui refusent de se soumettre et de s’agenouiller devant eux 36 », on ne peut manquer de voir que cette catégorie – large il est vrai – inclut Ben Laden et Al Qaïda, et peut constituer un clin d’œil aux milieux sunnites qui ressentent une empathie envers eux sans pour autant souscrire à leur idéologie salafiste jihadiste. Le Hezbollah prendra donc position contre la guerre menée par les Etats-Unis, mettant de côté l’hostilité ressentie envers les Talibans en milieu chiite. Outre la perception d’un danger militaire américain aux frontières du « parrain » iranien et le souhait objectif de voir les Etats-Unis s’enliser dans un bourbier, et même si « la nouvelle donne régionale n’était pas sans bénéfices pour Téhéran 37 », le parti était soucieux de sauvegarder son capital de sympathie auprès des milieux sunnites solidaires de la « cause afghane ». La posture du Hezbollah n’était néanmoins pas simple puisqu’il était aussi soucieux de marginaliser dans ses médias la rhétorique de Ben Laden. On pourrait relever qu’Al Manar n’a pas diffusé les interventions du 7 octobre 2001 des leaders d’Al Qaïda 38. Le parti semblait conscient des dangers à long terme du discours salafiste jihadiste (non dénué de takfirisme). La couverture exclusive de la guerre par Al Jazira n’était donc pas sans l’indisposer, d’autant plus qu’elle était loin de laisser indifférente une certaine audience arabophone39. Il reste que les stratégies de démarcation vis-à-vis d’Al Qaïda se feront de manière très subtile à partir de la fin décembre 2001, c’est-à-dire après la défaite apparente des Talibans contre les Etats-Unis. C’est le moment que choisit le parti pour réaffirmer la centralité pour l’Umma de la question palestinienne, tout en faisant allusion aux orientations stratégiques « erronées » prises par la mouvance :

« Ô Umma, gouvernants et peuples… Venez donc nous concentrer sur notre combat et notre bataille dans le bon endroit, au bon moment et avec la juste responsabilité. Sortons des batailles, des champs et des conjonctures erronés. Soyons responsables et répondons à l’appel de ce peuple injustement frappé et offrant des sacrifices en Palestine 40 ».

Le point nodal palestinien ou la lutte entre la fonctionnalité régionale du Hezbollah et la stratégie d’adjonction d’Al Qaïda

Nul besoin de s’étendre ici sur la valeur que revêt la Palestine dans l’imaginaire du Hezbollah. Ayant combattu Tsahal pour une majeure partie de son histoire, le parti est bien placé pour s’identifier au combat des forces islamistes palestiniennes contre l’occupation. Mais pour lui, la Palestine ne relève pas seulement du domaine de l’affektuel weberien. Alors que ses « coreligionnaires » ont longtemps dû composer avec – voire se révolter contre – le statut périphérique de la Békaa et du Sud au sein de l’Etat libanais, le Hezbollah réussira à doter ce territoire d’une valeur stratégique majeure sur le plan moyen-oriental (prenant en cela une revanche objective contre l’Etat) du fait de la jonction accomplie dès le début des années 1980 entre la charge émotionnelle que ressent envers la Palestine toute mouvance islamique du Maroc à l’Indonésie et la politique de puissance régionale iranienne (à travers notamment le concept de wilâyat al faqîh) 41. Le soutien à la « libération de la Palestine » constitue en effet une source majeure de légitimité politique dans le monde islamique (surtout que la « lutte » que cette stratégie implique peut aisément être opposée à la « lâcheté » de nombreuses capitales arabes « tournant autour de l’orbite américain »). L’apport du Hezbollah est d’autant plus précieux à cet égard pour la République islamique qu’il a, contrairement à elle, la capacité de s’exprimer sans laisser une impression d’» intrusion » dans l’espace de sens arabe. A partir de là, la « récupération » (partielle du moins, nous le verrons) des leaders d’Al Qaïda de la question palestinienne ne peut qu’indisposer le Hezbollah et l’Iran, et il ne sera guère étonnant dès lors de voir le « parti de Dieu » entreprendre une offensive discursive axée sur la défense authentique de cette cause, ni de constater qu’il cherchera à discréditer (implicitement bien entendu pour ne pas heurter certaines sensibilités sunnites) la mouvance en pointant sur son « égarement stratégique » et son implication dans des « batailles erronées » éloignées du point nodal de l’Umma 42. Mais quelles sont les motivations ayant poussé Ben Laden et Zawahiri à investir cette cause et à la placer au cœur de leur débat, alors qu’ils n’étaient pas connus pour accorder une telle place à la Palestine ? Ce questionnement nous amène à examiner de manière plus approfondie les orientations stratégiques de la nébuleuse. Olivier Roy souligne qu’elle ne propose que « la vengeance à la frustration », et n’adopte aucune stratégie si ce n’est la tentative de provoquer « un fossé insurmontable entre l’Occident et le monde islamique », et de « conscientiser le “peuple” musulman par l’exemple des martyrs et l’effet des attentats qui frappent au cœur de la Babylone moderne » 43.

« Il [Ben Laden] n’a pas de stratégie ni d’objectifs politiques : rien n’était prévu pour le lendemain du 11 septembre. Contrairement aux islamistes “classiques” dont la violence, même sous la forme terroriste, vise un but stratégique et national […] et peut donc être “négociée”, les nouveaux radicaux ne se soucient ni de programme ni de résultat concret. Ils meurent pour la signification du geste mais pas pour son résultat, ils sont dans la réalisation de soi et donc dans une dimension mystique, mais pas dans l’ordre politique. Il n’y a donc rien à négocier 44 ».

Nous ne sommes pas d’accord avec l’idée que Ben Laden « n’a pas de stratégie ni d’objectifs politiques » ou qu’il ne se soucie pas de « résultat concret ». L’absence de clairvoyance stratégique ne signifie pas qu’il n’y a pas de pensée stratégique. Radicalement convaincus que les discours – voire les attentats jihadistes précédents – adressés à « l’Occident » n’ont pas eu d’effets déterminants, l’objectif des dirigeants de la mouvance était de répondre par la vengeance à l’» aveuglement » américain, mais aussi provoquer un électrochoc destiné à entraîner un questionnement quant aux raisons de cette expression de haine identitaire, et dissuader l’Amérique de continuer à exercer ses politiques jugées criminelles envers l’Umma. Tout cela relève (en plus d’une dimension eschatologique) d’une visée éminemment politique. Ici, Al Qaïda ne cherche effectivement pas à négocier mais à renverser le « rapport d’humiliation » existant avec l’Amérique et prétendre lui opposer, à elle et ses « suppôts », directement ou indirectement 45, une équation d’» équilibre de terreur » dans la logique de la loi du Talion 46. On ne saurait occulter non plus un objectif majeur de la mouvance : le jihad contre l’» occupation de la terre des lieux saints » perçue comme « la plus grande de toutes les agressions 47 ». Dans ce cadre, Ben Laden et Zawahiri semblent avoir été conscients des limites de la capacité de ralliement de la seule cause de « libération de la péninsule » auprès des audiences islamiques. Ils auraient été alors conscients de la nécessité d’adjoindre à celle-ci, celles notamment de Palestine et d’Irak, plus « parlantes » à l’opinion ciblée 48. Ici, nous ne sommes pas en présence d’une pure instrumentalisation (ces questions sont aussi importantes pour les hérauts d’Al Qaïda), mais d’une stratégie d’emphase (qui occulte l’ordre de préférence normative pour une meilleure efficience de propagande). L’opportunisme de cette stratégie d’adjonction peut être déduit du passé activiste de la mouvance en Afghanistan. En effet, quoiqu’ils puissent en dire à ce sujet, Ben Laden et ses compagnons ne semblaient pas choqués outre mesure des « 70 ans d’humiliation subis par l’Umma 49 » (notamment en Palestine) lorsqu’ils étaient objectivement alliés aux Américains dans le combat anti-soviétique, avant l’installation des premiers GI’s dans la péninsule arabique. L’opportunisme de cette stratégie peut aussi être révélé par le discours de Ben Laden du 7 octobre : il y accorde une grande importance à la question palestinienne en évoquant notamment les souffrances de quatre villes cisjordaniennes. Son mot de fin semble même placer la sécurité de la Palestine au cœur du nouvel « équilibre de la terreur » imposé aux Etats-Unis, mais la question centrale (pour lui) de la péninsule arabique enveloppe notablement sa péroraison :

« Tout musulman doit se soulever à l’appel de sa religion, et les vents de la foi et du changement se soulèvent pour mettre fin à l’injustice et à la fausseté religieuse dans la péninsule de Mohammad, paix sur lui. Quant à l’Amérique, je lui adresse à elle et son peuple des mots succincts : je jure par Dieu tout puissant que l’Amérique et ceux qui y vivent ne pourront jouir de sécurité tant que celle-ci ne sera pas effectivement une réalité en Palestine, et tant que les armées impies ne se retireront pas de la terre de Mohammad, paix sur lui ».

Mais cet opportunisme sera le mieux manifesté lorsque Zawahiri, après avoir martelé (dans son ouvrage Chevaliers sous la bannière du Prophète) la nécessité pour Al Qaïda de « se rapprocher des masses » et de « tenter de leur faire comprendre sa cause dans un style qui rende la vérité accessible à tous ceux qui veulent la connaître », constate (bien après l’Iran et le Hezbollah il faut dire) que « le slogan que l’Umma a bien compris et auquel elle adhère, depuis cinquante ans, est l’appel au jihad contre Israël » 50. Il sera manifesté enfin par défaut à partir de 2003 où l’on verra la Palestine (inaccessible) cesser d’occuper conjoncturellement le devant de la scène rhétorique de Ben Laden et ses acolytes (les faisant éviter ainsi un aveu d’impuissance) au profit de l’Irak (aux frontières bien plus perméables), nouveau théâtre de prédilection jihadiste contre « les Infidèles » 51.

Zarkawi contre les chiites d’Irak et du Hezbollah

Si Al Qaïda a pu à ce point délaisser une approche discursive axée sur la Palestine, c’est que Washington et Londres lui ont bien donné une occasion de le faire. Par le biais de leur invasion de l’Irak, la mouvance avait en effet une potentialité d’insertion jihadiste majeure dans ce pays. En fait, « les Américains n’ont pas pu saisir, malgré les signaux qui étaient déjà là, qu’Al-Qaida pourrait utiliser l’Irak comme un terrain de combat 52 ». Profitant d’un « choc psychologique de dépossession » ambiant en milieu arabo-sunnite 53, le salafiste jihadiste jordanien Abou Mous’ab al Zarkawi réussit à rallier divers islamistes radicaux, arabes et irakiens, candidats au jihad contre l’Amérique. Si leur nombre est minoritaire par rapport aux autres agents de l’» insurrection sunnite 54 », leur impact se fait surtout sentir au niveau de leur combat idéologique contre « les chiites ». Dans le « Message à l’Umma » qui lui est attribué, Zarkawi les accuse d’être – propos d’Ibn Taymiya à l’appui 55 – les suppôts intemporels des ennemis de l’Umma. Plus récemment, l’Amérique a bien compris que ces « firaq bâtiniya » (parties qui cachent leur jeu) et « râfida » (hérétiques) constituent « un cheval de Troie par lequel les fils de l’islam peuvent être pris à revers ». Mis à part leur « mainmise » sur les postes sensibles (police, armée…) en Irak, « ils » sont surtout accusés de projeter l’instauration d’un « Etat hérétique qui s’étend de l’Iran en passant par l’Irak, la Syrie [qualifiée de bâtiniya en allusion à son « régime alaouite »], le Liban hezbollahi, et les monarchies du Golfe en carton dont le territoire est parsemé de repères hérétiques 56 ». Ainsi, le Hezbollah – qui constitue l’une des parties chiites qui s’est le plus opposée à l’invasion américaine et qui a même soutenu la voie de la « résistance armée » dans l’Irak d’après-guerre 57 – se retrouve sous le feu des diatribes de Zarkawi. Les chiites semblent ainsi exécrés pour ce qu’ils sont, bien plus que pour ce qu’ils font. Pour autant, l’attentat à la voiture piégée du 29 août 2003 devant le mausolée de l’imam Ali à Najaf (causant la mort de l’ayatollah Mohammad Baqer al Hakim 58 et de plus de quatre-vingt pèlerins) s’inscrit dans une optique éminemment politique : faire payer au « chiisme irakien » ses accointances supposées ou réelles avec les Etats-Unis et l’Iran, et provoquer la fitna (grande discorde), seule jugée capable d’aboutir au « sursaut des sunnites » face à leurs ennemis. C’est dans cet esprit qu’aura lieu aussi, à l’occasion de la commémoration d’Ashura 59 le 2 mars 2004, une série d’attentats-suicides faisant plus de 180 morts et 500 blessés à Karbala et Bagdad. Les attentats zarkawistes 60 ne sont pas sans provoquer un malaise sécuritaire en milieu chiite glocal. Au Liban, il nous sera révélé « en coulisse » par la phrase laconique suivante : « Le phénomène des attentats-suicides contre les chiites en Irak ne tranquillise personne. Qui sait si demain certains ne viendraient pas se faire exploser au Liban ? 61 .

Ces craintes ne sont pas irréalistes lorsque l’on sait que Zarkawi jouit d’une grande popularité au sein du groupe salafiste palestinien Usbat al Ansar situé dans le camp de Aïn al Heloué à Saïda, à quelques kilomètres de la banlieue sud de Beyrouth 62. Elles ne sont pas irréalistes d’autant plus que ce groupe n’est pas seulement virtuellement lié au salafisme jihadiste ; sa participation dès 2003 – bien qu’à petite échelle – à l’activisme jihadiste en Irak est avérée tant au niveau de son embrigadement d’islamistes palestiniens que libanais 63. Elles ne sont pas irréalistes enfin lorsque l’on saura que peu de temps avant sa mort, et dans un message audio diffusé sur Internet, Zarkawi avait vertement critiqué le Hezbollah en considérant qu’il servait comme un « bouclier protecteur à l’ennemi sioniste face aux attaques des mujâhidîn [sunnites] à partir du Liban 64 ». En tentant de « décrédibiliser » l’aptitude jihadiste du Hezbollah, ce message s’inscrit sans nul doute à notre sens dans une optique de surenchère identitaire (tournant autour du « meilleur jihadisme » en présence sur la scène islamique), destinée à « marquer des points » contre le parti khomeyniste libanais dans le cadre de la conquête des cœurs et des esprits islamiques.

Verve explosive du Hezbollah contre le salafisme jihadiste et recentrage sur la Palestine

Avant même la charge verbale zarkawiste à son encontre, les attentats-suicides d’août 2003 et de mars 2004 vont amener le Hezbollah à changer sensiblement son approche de la scène irakienne. S’il y a maintien absolu des critiques à l’encontre des Etats-Unis, il y a aussi plus grande attention au niveau des assignations données aux « opérations armées » (elles ne sont plus automatiquement catégorisées en tant qu’» actions de résistance ») et dépréciation explicite du salafisme jihadiste.

« Lors de la commémoration de la mort de Sayyed Hakim, j’ai dit et aujourd’hui je répète : si le Mossad ou la CIA sont derrière ces attentats, cela constituera une consolation pour nous tous. Mais si derrière se tient un groupe extrémiste et sclérosé qui vit encore au Moyen-Age, qui n’a ni raison ni cœur, ni religion ni morale et qui prétend relever de l’islam… C’est là le grand danger et la tragédie que doit confronter l’Umma. […] Je vous assure que tout groupe sclérosé dont la religion est la mort et le versement du sang est honni de la part des sunnites avant les chiites. […] Qui exécute donc des opérations-martyre et suicide de nos jours à part les “gens dogmatisés” ? […] C’est là une marque fondamentale qui pointe [sur l’identité des instigateurs] 65 »

Le souci du Hezbollah de marginaliser identitairement les instigateurs est – outre son caractère véridique – de mise pour juguler toute fitna, encourager une condamnation « sunnite » sans appel des attentats et sauvegarder son capital de sympathie panislamique. Or nous l’avons vu, ce capital dérive en grande partie de son approche de la question palestinienne, d’où la nécessité pour lui de voir préservé le caractère fondamental de cette question dans l’imaginaire de l’Umma. Ainsi (et contrairement à Al Qaïda), c’est la Palestine et non l’Irak qui constitue la question centrale pour le parti et c’est elle qui détermine prioritairement son agenda 66. Dès lors, et face aux « manquements de résistance chiite en Irak » 67 et aux projets de fitna zarkawistes, l’entreprise de (re)focalisation du Hezbollah sur la Palestine relève, plus que jamais, d’une tentative de réorientation du « public islamique » vers la scène qui lui assure le plus de crédibilité, d’aisance et de sécurité identitaire. Après le coup retentissant de la libération de centaines de prisonniers des geôles israéliennes (fin janvier 2004) 68, l’assassinat par Israël, le 22 mars 2004, du guide spirituel du Hamas, cheikh Ahmad Yassin, donnera l’occasion au Hezbollah d’afficher à nouveau une solidarité sans faille avec cette cause (avec le pilonnage notamment des postes de Tsahal à Chebaa) 69.

La guerre de l’été 2006 et la « victoire divine » du Hezbollah… sur Al Qaïda

« Ce qui impose aux peuples palestinien et libanais la voie de la résistance armée est la position israélienne qui ne donne rien sans qu’elle n’y soit contrainte par la force. La question des prisonniers libérés en est une illustration. […] Le peuple palestinien exerce son droit à la résistance et nous pensons que le Liban ne peut pas rester les bras croisés ». Entretien avec Sayyed Nawaf al Moussawi, chargé des relations internationales au sein du Hezbollah, mars 2004.

Après la capture de deux soldats israéliens le 12 juillet 2006 par un commando du Hezbollah infiltré en Israël (et la mort de huit autres tentant une incursion en territoire libanais pour les récupérer), le parti s’attendait à une confrontation qui suivrait les règles implicites respectées jusqu’alors : une vive réplique israélienne suivie de longues négociations (à travers une tierce partie) pour l’échange des prisonniers (Tel Aviv détenant encore trois ressortissants libanais dans ses geôles). Tel ne fut pas le cas. L’envergure de la réaction israélienne prit clairement de court les responsables du Hezbollah 70. Bien qu’il se soit gardé de faire publiquement le lien entre son opération et l’escalade israélienne dans la bande de Gaza à la suite de la capture par le Hamas d’un caporal israélien le 25 juin 71, il semble clair que son entreprise s’inscrivait dans un cadre régionaliste et non seulement nationaliste. Dans ce cadre, et contrairement à une idée reçue, l’intervention du parti n’était pas uniquement destinée à soutenir son « allié » islamiste, mais à s’assurer aussi du report de tout accord (indirect) entre le mouvement palestinien et Israël alors que des signes de progrès étaient perceptibles à ce niveau 72. La consommation conjoncturelle d’un tel échec faisait les intérêts de Téhéran confrontée à un examen critique de son dossier nucléaire et cherchant à parfaire ses cartes de marchandage dans ses négociations avec les responsables européens en jouant de la surenchère régionale. Elle allait aussi dans le sens des intérêts de Damas (ayant comme Téhéran une influence certaine sur le Hamas et cherchant une « réhabilitation » régionale – tout en miroitant ses capacités de nuisance – face à une administration américaine convaincue de la justesse du boycott de son régime à la suite de l’assassinat le 14 février 2005 de l’ancien Premier ministre libanais Rafic Hariri). La force du jeu de puissance iranien (et syrien) dans la région consisterait alors (en partie) en la supervision systémique exogène (plus ou moins efficace) d’une capacité de violence infra-étatique et transfrontalière dirigée notamment contre Israël, et la confiance dans le caractère « monnayable » du contrôle d’une telle capacité de nuisance 73

« Pas le moindre petit mouvement ne peut être exécuté ou planifié du cru du Hezbollah. Pour une raison très simple : les Syriens et les Iraniens pensent que quoi qu’il fasse, ce sont eux qui vont se retrouver d’une façon ou d’une autre responsables de ses actions sur la scène internationale et qui devront en assumer les conséquences. […] C’est une politique qui réfléchit en termes d’effets de retour 74 ».

Si ces propos peuvent sembler exagérés car ils ne prennent pas assez en compte l’aptitude stratégique localiste d’un Hezbollah de plus en plus intégré dans les rouages de l’Etat libanais, ils le sont moins pour ce qui est de la dimension régionale de son action. Là où nous sommes (peut-être) en désaccord avec Charara, c’est qu’il s’agit bien d’une dynamique à prédominance exogène plutôt que d’un « unilatéralisme directionnel » qu’exercerait l’Iran vis-à-vis du Hezbollah. L’Iran a bien une influence primordiale sur le « parti de Dieu » – elle a même sans doute augmenté aux dépens de Damas depuis son retrait du Liban en avril 2005 – que ce soit par les biais idéologique 75, militaro-stratégique ou financier, et s’il ne fait pas de doute dans notre esprit que le Hezbollah a suivi des recommandations (pressantes ou permissives) de son wali al faqîh 76 allant dans un sens favorable à l’opération d’enlèvement, on ne peut manquer de voir qu’il existe aussi une dimension qui lui est propre au niveau de son entreprise. En ce début d’été 2006, le Hezbollah avait intérêt à ce que l’offensive israélienne n’aboutisse pas à une capitulation du Hamas, ni même à une restitution du caporal par le mouvement islamiste « sans contrepartie substantielle », étant donné qu’il ne voulait certainement pas voir un moyen d’action (qu’il avait largement contribué à « crédibiliser » et qu’il projetait sans doute d’employer encore à l’avenir) perdre de son efficience face à Israël. Mais, au-delà de son souci de voir sauvegardées « la résistance » et l’efficience d’une « technique de la résistance », le Hezbollah pensait avoir intérêt à agir afin de ne pas perdre de sa crédibilité en tant que « parti résistant » limitrophe d’Israël auprès des audiences islamiques choquées par les événements de Gaza. Plus particulièrement, il pouvait espérer obtenir à travers son action « retentissante » une sympathie importante (même si ambivalente 77) dans certains milieux islamistes sunnites libanais (et bien au-delà), alors que la fracture « sunno-chiite » semblait devenir une « réalité » palpable de la scène politique libanaise (sans même parler de l’Irak) 78. D’autres facteurs importants ont également joué. Soumis à de fortes pressions internationales – mais aussi internes – pour son désarmement, le Hezbollah pouvait placer l’ensemble de ses détracteurs devant le fait accompli de sa vocation armée et prendre une revanche symbolique sur la majorité parlementaire du pays en montrant qui était « le véritable maître » des destinées du Liban 79. Mais où réside dans ce contexte la concurrence avec Al Qaïda ? En réalité, et sans que cela ne fasse nécessairement partie des objectifs primordiaux du Hezbollah, son opération n’a pas manqué de jeter un discrédit total sur la rhétorique zarkawiste (datant seulement du 2 juin 2006) d’un Hezbollah servant de « bouclier protecteur à l’ennemi sioniste » et de juguler par la même occasion les velléités de la branche irakienne d’Al Qaïda d’exporter au Liban les germes d’une fitna « sunno-chiite », voire de postuler à un rôle jihadiste contre Israël 80. La guerre qui s’en est suivie n’a pas manqué non plus de marquer les différences normatives entre la mouvance et le parti (ce dernier étant soucieux d’infliger à l’ennemi plus de pertes militaires que civiles 81, sans chercher à s’investir dans des formes de violence sacrificielles). Mais la grande victoire du Hezbollah sur Al Qaïda ne se trouve pas là. Sans l’avoir sérieusement envisagée (à la suite d’une grande « misperception 82 » – ce qui ne revient pas à dire que les dirigeants israéliens n’ont pas eux-mêmes fait des choix terribles à ce sujet), la confrontation militaire du Hezbollah avec Tsahal et le combat efficace de la guérilla chiite tout au long des trente-trois jours de guerre (aux effets humiliants pour Israël) lui ont donné une stature panislamique sans doute jamais atteinte par le « parti de Dieu » auparavant. Si ce triomphe – la figure charismatique de Sayyed Nasrallah et ses apparitions médiatiques réussies sur Al Manar et Al Jazira y sont pour beaucoup – a inquiété les dirigeants des pays arabes proches de Washington 83, il a aussi manifestement préoccupé le leadership d’Al Qaïda. Non seulement celui-ci se retrouvait « marginalisé » sur la scène jihadiste mondiale, mais aussi objectivement désavoué au niveau de sa rhétorique takfiriste auprès des « masses islamiques », dont le soutien était par ailleurs clairement affiché au Hezbollah (un soutien public dont Al Qaïda n’a jamais pu bénéficier – à cette échelle du moins – dans son histoire) 84. La nébuleuse se devait de réagir et il n’était dès lors pas étonnant de voir son idéologue tenter de se faire une place dans le champ médiatique à l’occasion d’un enregistrement vidéo diffusé par Al Jazira le 27 juillet 2006. En considérant que le combat en Afghanistan, en Irak, en Palestine et au Liban faisait partie d’un même cercle jihadiste, en désignant les membres de sa mouvance comme les fils des premiers califes de l’islam, mais en se réclamant surtout aussi de l’imam Ali et de son fils Hussein (vénérés par les chiites), Zawahiri tentait nettement de sauvegarder une certaine crédibilité identitaire en prenant en compte la grande popularité du Hezbollah – jamais nommé – en milieu islamique global. Cet « effort d’ouverture » pouvait se faire de manière plus aisée après la mort de Zarkawi dont le bellicisme vertement anti-chiite n’était sans doute pas du goût du leadership d’Al Qaïda 85. La mouvance a-t-elle pour autant abandonné son exécration légendaire à l’endroit des chiites ? Non, et cela semble clair lorsque Zawahiri déclare espérer que « les événements de l’agression sioniste croisée contre les musulmans » puissent pousser « les traîtres en Irak à avoir honte et cesser de justifier et appuyer la présence américaine croisée ». Une façon subtile de rappeler à l’audience visée que l’orientation du Hezbollah ne devait pas faire oublier la « félonie de ses coreligionnaires en Irak » 86. L’Irak, un pays à travers lequel Zawahiri tentera de reprendre symboliquement le dessus sur le Hezbollah en mettant l’accent sur la priorité du jihad sur cette scène (où Al Qaïda se trouve être active) en tant que préalable à la libération de la Palestine (où Al Qaïda est absente mais dont l’importance de la charge affective est reconnue) :

« L’Irak a une qualité : sa proximité avec la Palestine. Ce fait doit pousser les musulmans à soutenir ses mujâhidîn jusqu’à l’instauration en son sein d’un émirat islamique jihadiste qui portera alors le jihad, avec l’aide de Dieu, aux frontières de la Palestine où les mujâhidîn s’uniront à ses confins pour la Grande Conquête, avec la bénédiction de Dieu ».

Mais rien sans doute, dans l’intervention de Zawahiri du 27 juillet, ne révèle plus le sentiment de marginalisation du leadership d’Al Qaïda vis-à-vis du Hezbollah que les propos suivants :

« Nous ne pouvons assister en spectateurs à ces missiles qui frappent nos frères à Gaza et au Liban en restant figés et résignés. […] Ces missiles […] ne sont pas seulement israéliens, mais parviennent de l’ensemble des Etats de la coalition croisée et sont financés par eux… Pour cela, tous ceux qui participent au crime doivent en payer le prix ».

Afin de s’extraire de leur confinement périphérique et reprendre un « avantage jihadiste » déterminant, les leaders d’Al Qaïda semblaient conscients du caractère insuffisant de leur rhétorique et de la nécessité de frapper un « grand coup ». Cette menace rappelle – alors que le Hezbollah savoure sa « victoire divine contre l’entité sioniste » – qu’Al Qaïda n’a peut-être pas dit son dernier mot dans cette affaire, même si (ou plutôt du fait qu’) elle n’a jamais paru autant coupée des réalités du monde qu’elle prétend défendre…

44 Roy O., L’islam mondialisé, Paris, Seuil, 2002, p. 28.

Notes

1. L’auteur tient particulièrement à remercier M. Akl Awit pour ses encouragements.

2. Lorsque nous parlerons de la mouvance dans cet article, nous nous référerons essentiellement à ses leaders reconnus (Ben Laden, Zawahiri, etc.) et à leurs déclarations à partir desquelles nous pourrons (notamment) inférer une intentionnalité stratégique.

3. Voir Corm G., Le Proche-Orient éclaté. 1956-2003, Paris, Gallimard, 3e éd., 2003, pp. 316-317.

4. Darwish N., « ’An al mujtama’ al saoudi aydan », An Nahar, 6 novembre 2001, p. 10.

5. Voir Djalili M.R., Diplomatie islamique. Stratégie internationale du khomeynisme, Paris, PUF, 1989.

6. Voir Clarke R., Contre tous les ennemis. Au cœur de la guerre américaine contre le terrorisme, Paris, Albin Michel, 2004, pp. 82-83.

7. L’ensemble du territoire de l’Arabie Saoudite (où pour les musulmans s’est manifestée la révélation divine par l’intercession du Prophète) est considéré comme sacré.

8. Hussein F., Al Zarkawi. Al jîl al thâni lil Qaïda, Beyrouth, Dar al Khayal, 2005, p. 149.

9. Kepel G., Fitna. Guerre au coeur de l’islam, Paris, Gallimard, 2004, p. 156.

10. Voir Kepel G., Jihad. Expansion et déclin de l’islamisme, Paris, Gallimard, 2e éd., 2002, pp. 474-476. « Le jihad […] se voit donc ici déterritorialisé et étendu à l’univers […], ce qui constitue une rupture claire avec la tradition classique », in Kepel G., Milelli J-P. (dir.), Al-Qaida dans le texte. Ecrits d’Oussama ben Laden, Abdallah Azzam, Ayman al-Zawahiri et Abou Moussab al-Zarqawi, Paris, PUF, 2005, p. 66.

11. Voir Lomnitz C., « Le monde après le 11 septembre » (table ronde, Paris, 8 octobre 2001), Critique internationale, n°14, janvier 2002, p. 60.

12. « Pour ceux qui s’y reconnaissent, l’Umma se passe de justification. Elle est le territoire actuel de l’islam, mais aussi sa mémoire, et l’un comme l’autre sont balisés par un lien de solidarité qui, s’il n’implique pas de rupture avec l’universel ou avec la contemporanéité, n’en est pas moins un lien spécifique », in Farag I., « Ces musulmans venus d’ailleurs : la Bosnie vue d’Egypte », Maghreb Machrek, n°151, janvier-mars 1996, p. 42.

13. Kepel G., op. cit. , p. 101.

14. Le 18 avril 1983, un attentat vise l’ambassade américaine à Beyrouth (63 morts dont 17 Américains et 8 hauts responsables de la CIA). Le 23 octobre 1983, un autre vise le quartier général des Marines (241 morts) et celui des militaires français (58 morts). Ces attentats imputés au Hezbollah avaient entraîné le retrait des forces multinationales du Liban le 31 avril 1984.

15. Clarke R., op. cit., pp. 67-68. Nous parlons de perception rétrospective à la lumière de la « légèreté » de certains commentaires passés : « Après de lourdes pertes françaises et américaines, nous nous sommes retirés dans la confusion et le désordre et avec un certain sentiment de colère. La position des Etats-Unis dans le monde arabe s’en est-elle ressentie pour autant ? Probablement pas. Pour nous aujourd’hui, il ne s’agit que de quelques décisions et actions américaines au Proche-Orient parmi d’autres », Brown D. (ancien envoyé spécial du président Ford au Moyen-Orient), « La politique des Etats-Unis au Liban », in Kodmani-Darwish B. (dir.), Liban : espoirs et réalités, Paris, IFRI, 1987, pp. 187-188.

16. Extraits de la Déclaration de jihad de 1996, in Kepel G., Milelli J.-P. (dir.), op. cit. , p. 55.

17. L’implication d’activistes salafistes jihadistes n’est pas avérée dans ces attentats. Clarke évoque des responsabilités iraniennes (Voir Clarke R., op. cit., pp. 155-160) sans que celles-ci soient à leur tour avérées.

18. « Ben Laden fait ici allusion aux attentats contre les deux hôtels Gold Mohur et Mövenpick à Aden, le 29 décembre 1992 […]. Les attentats ne tuèrent aucun soldat américain […]. Cependant, les attentats entrèrent dans la mythologie jihadiste comme un véritable succès, car les forces américaines quittèrent le Yémen quelques jours seulement après les explosions », Kepel G., Milelli J-P. (dir.), op. cit., p. 54.

19. Le parti nie avoir perpétré les attentats (susmentionnés) au Liban et les attribue à des mouvances khomeynistes indépendantes. Un avis que ne semble pas partager Alain Chouet (ancien chef de poste des services extérieurs français à Beyrouth). Voir Charara W., Domont F., Le Hezbollah : un mouvement islamo-nationaliste, Paris, Fayard, 2004, pp. 125-127.

20. Entretien avec cheikh Ali Khazem, dignitaire chiite proche du Hezbollah, mars 2004.

21. Comme le souligne Joseph Maïla, « la similitude de la technique meurtrière ne doit pas conduire à des amalgames. […] Contrairement aux artificiers du 11 septembre, les “bombes humaines” palestiniennes […] agissent à chaud, sous la pression continuelle d’un environnement oppressant et, plutôt que pour une Palestine islamiste, meurent sans doute d’abord pour l’obtention d’une patrie », in Arkoun M., Maïla J., De Manhattan à Bagdad. Au-delà du Bien et du Mal, Paris, Desclée de Brouwer, 2003, p. 175.

22. Entretien avec Waddah Charara, sociologue libanais, spécialiste des questions islamiques, août 2004.

23. Un mois après l’assassinat par Israël le 16 février 1992 de Sayyed Abbas al Moussawi (prédécesseur de Sayyed Nasrallah) avec sa femme et son enfant, survient un attentat contre l’ambassade israélienne en Argentine tuant 29 personnes. Un mandat d’arrêt international est lancé en 1999 contre Imad Mughniyeh (haut responsable sécuritaire du Hezbollah). Le 25 octobre 2006, le procureur général de Buenos Aires accuse le gouvernement iranien et le Hezbollah d’être également impliqués dans l’attentat visant en 1994 l’Association mutuelle israélite (85 morts) dans la capitale argentine. A signaler que plusieurs observateurs argentins mettent en doute ces conclusions en soulevant les cas d’incompétence et les irrégularités dans la conduite de l’enquête mais aussi le « manque de preuves concluantes » dans cette affaire.

24. Le « cas exceptionnel » étant pour Al Qaïda dans cette configuration ses opérations localistes en Arabie Saoudite. Voir Laurens H., « Les Etats-Unis et l’Orient arabe » in Salam N. (dir.), Le Moyen Orient à l’épreuve de l’Irak, Paris, Actes Sud Sindbad, 2005, p. 25.

25. Ces opérations ont eu lieu pour la première fois en milieu khomeyniste libanais à la suite de l’invasion israélienne de 1982. Elles visent à combler une asymétrie militaire vis-à-vis d’Israël, à le dissuader de toute velléité d’invasion du Liban, à encourager l’Intifada et raviver l’espoir de libération en Palestine. Voir Qassem N. (vice secrétaire général du Hezbollah), Hizbullah : al manhaj, al tajriba, al mustaqbal, Beyrouth, Dar al Hadi, 2004, pp. 66-69.

26. Ces hameaux de 25 km² (passés sous contrôle syrien en 1957) seront occupés par Israël en 1982 en même temps que le Golan. Pour l’ONU, elles relèvent de la résolution 242 et non de la 425 exigeant le retrait des forces israéliennes du Liban. Voir Kaufman A., « Who owns the Shebaa Farms? Chronicle of a territorial dispute », The Middle East Journal, vol. 56, n°4, automne 2002, pp. 576-596.

27. Chargé des relations internationales au sein du Hezbollah, entretien, mars 2004.

28. Voir An Nahar, 17 septembre 2005, p. 5.

29. Sur ce concept, voir Rosenau J., « Toward the study of national-international linkages » in Rosenau J., (ed.), Linkage Politics. Essays on the Convergence of National and International Systems, New York, The Free Press, 1969, p. 46.

30. Sur la vivacité de cette logique en milieu chiite, voir Nicolas G., « De l’usage des victimes dans les stratégies politiques contemporaines », Cultures & Conflits, hiver 1992-1993, pp. 141-143.

31. Entretien avec Sayyed Hani Fahs, dignitaire relevant du Conseil supérieur chiite, août 2004. Le Conseil est l’instance religieuse représentative de la communauté chiite au Liban. Ses membres n’adhèrent pas au concept de wilâyat al faqîh (« jurisprudence du docte ») et portent allégeance à Sayyed Sistani à Najaf.

32. Désigne en allemand une « joie maligne et méchante ». Voir Arkoun M., Maïla J., op. cit. , p. 40.

33. Dixit Waddah Charara, entretien en août 2004.

34. An Nahar, 27 novembre 2001, p. 13.

35. A notre sens, la force de la tournure discursive du Hezbollah réside dans la multiplicité des « tiroirs rhétoriques » ouvertement adaptables aux divers publics visés. Le « public chiite » – auquel est directement destiné le message – peut facilement se retrouver dans les qualifications de « résistants ». D’un autre côté, le discours sur les « terroristes » peut très bien éveiller dans l’imaginaire de ce public, l’ombre d’Al Qaïda (produit d’une pensée salafiste takfiriste qui considère les chiites comme « impies »), outre celle d’Israël et des Etats-Unis. Ce public a en effet la possibilité de lire au départ une différence implicite au niveau de l’approche « martyrologique » entre le Hezbollah et Al Qaïda – « ils tuent pour tuer et non pour une cause noble » –, surtout que le discours commence par ce thème sans qu’il ne soit encore fait mention d’Israël et des Etats-Unis. Quand ces ennemis seront nommément désignés, le discours aura rétabli de manière performative sa visée panislamiste.

36. Voir An Nahar, 5 novembre 2001, p. 14.

37. Voir Bayart J.-F., « Que peut gagner l’Iran ? », Critique internationale, janvier 2002, n°14, p. 23.

38. Voir Amin A., « Tajamo’ al ‘ulama’ al muslimîn al jadîd ! », An Nahar, 22 octobre 2001, p. 10.

39. Al Jazira a souvent accordé de manière engagée une tribune aux thèses des Talibans et de leurs sympathisants. Il nous semble clair que c’est une orientation islamiste tribunitienne qui a prédominé lors de sa couverture de la guerre, même s’il existe également en son sein des orientations importantes « panarabistes » et libérales.

40. Discours de Sayyed Nasrallah lors de la Journée de Jérusalem, banlieue sud de Beyrouth, Al Intiqad, 21 décembre 2001, p. 3.

41. Les Pasdaran ont été un élément déterminant dans la formation du parti à la suite de l’invasion de 1982. Si le Hezbollah a réévalué son projet de constitution de république islamique au Liban après Taëf, il place toujours les directives de l’ayatollah Khameneï, en tant que wali al faqîh (le dignitaire le plus apte à mener l’Umma), au-dessus de toute considération.

42. Zawahiri s’était alors expliqué sur la nécessité de porter le jihad contre « l’ennemi lointain » dans son livre Chevaliers sous la bannière du Prophète dont certains extraits ont été publiés en décembre 2001 par le quotidien Asharq al Awsat. Voir Kepel G., op. cit., pp. 124-136.

43. Voir Roy O., « Ben Laden et ses frères », Politique internationale, n°93, automne 2001, pp. 67 et 80.

45. « Directement » lorsque le leadership d’Al Qaïda est primordialement impliqué dans l’élaboration d’attentats très « sophistiqués » (Afrique de l’Est, 11 septembre, etc.), « indirectement » lorsque celui-ci semble compter – du fait de son isolement géographique – sur son effet « inspirateur » (par le biais de ses discours relayés par les médias) auprès de sympathisants potentiels. Cela pose la question du lien entre le leadership et la profusion jihadiste s’en revendiquant. La visée stratégique d’Al Qaïda étant très large, il ne nous semble pas qu’il existe (et c’est à notre sens l’une des forces de la mouvance) d’incohérences stratégiques majeures entre les actions fomentées par le leadership et celles des groupes idéologiquement proches ou encore des « groupes décentralisés » (pour preuve d’ailleurs, le leadership ne les renie pas), ce qui ne revient pas à dire qu’il ne peut pas exister des divergences tactiques ou autres rivalités personnelles entre différents hérauts salafistes jihadistes.

46. La lecture de certains discours d’Al Qaïda ne laisse pas de doute à ce sujet. Voir par exemple le « Message au peuple américain » de Ben Laden diffusé par Al Jazira le 29 octobre 2004. Voir Kepel G., Milelli J-P. (dir.), op. cit., pp. 101, 105 et 111. Olivier Roy ne semble pas avoir changé pour autant ses positions sur le sujet. Voir son entretien dans An Nahar, 31 octobre 2004, p. 10.

47. Voir Kepel G., Jihad. Expansion et déclin de l’islamisme, op. cit., pp. 472-473. Nous soulignons.

48. Non sans réussite. « N’importe quel sondage d’opinion tranchera en faveur d’une écrasante majorité arabe soutenant les propos de Ben Laden sur les questions de la Palestine et de l’Irak », Samaha J., « Harb al Jazîra », As Safir, 9 octobre 2001. Cité par Lamloum O., Al-Jazira, miroir rebelle et ambigu du monde arabe, Paris, La Découverte, 2004, p. 46.

49. En référence aux « 80 ans d’humiliation » subis par l’Umma selon Ben Laden dans son discours du 7 octobre 2001.

50. Voir Kepel G., Milelli J-P. (dir.), op. cit., p. 293.

51. Se référer à titre d’illustration au message de Ben Laden « aux musulmans d’Irak » diffusé le 18 octobre 2003 sur Al Jazira. Voir Kepel G., Milelli J-P. (dir.), op. cit., pp. 91-99.

52. « Perspectives irakiennes, entretien avec Hamit Bozarslan », Esprit, août-septembre 2004, p. 174.

53. Dans ce cadre, l’entreprise américaine de démobilisation de l’armée et de « débaasification » des administrations allait s’avérer catastrophique.

54. Voir Hashim A., Insurgency and Counter-Insurgency in Iraq, New York, Cornell University Press, 2006.

55. Ibn Taymiya (1263-1328) est la référence doctrinale des salafistes.

56. Se référer à l’intégralité du message attribué à Zarkawi in Hussein F., op. cit., pp. 246-256. Pour une traduction française, voir Kepel G., Milelli J-P., (dir.), op. cit., pp. 381-415.

57. Sayyed Nasrallah le fera à l’occasion de la 3e commémoration de la libération du Liban Sud. Voir An Nahar, 27 mai 2003, p. 13. Le parti ne pouvait, sous peine de voir compromise sa crédibilité, garder le silence face à l’émergence d’un tel phénomène en Irak. C’était avant, il est vrai, qu’il ne soit entaché par les attentats salafistes jihadistes.

58. Fondateur du Conseil supérieur de la révolution islamique en Irak (khomeyniste), il avait opéré le 10 mai 2003 un retour en Irak après 23 années d’exil en Iran.

59. Commémoration de la bataille de Karbala (680) au cours de laquelle eut lieu le martyre des proches du calife Ali (cousin et gendre du Prophète), et notamment de son fils Hussein. Cette tragédie pour les chiites (qui considèrent que les imams descendant d’Ali sont les seuls successeurs légitimes du Prophète) est commémorée chaque année par des foules en deuil.

60. Zarkawi n’avait pas encore rallié Al Qaïda (son réseau avait d’ailleurs une dénomination spécifique : « Jamâ’at al tawhîd wal jihad »). Il finira par prêter allégeance à Ben Laden le 17 octobre 2004.

61. Entretien avec un grand responsable médiatique du Hezbollah ayant souhaité garder l’anonymat, mai 2005.

62. Une semaine après l’assassinat de Zarkawi par les forces américaines le 7 juin 2006, pas moins de trois banderoles étaient érigées en l’honneur du salafiste jordanien dans le camp en question. Voir Dahsha M., « Yâfitât tubârik istish’hâd al Zarkawi fi taamîr Aïn al Héloué », Sada al Balad, 14 juin 2006, p. 8. Sur la montée de l’idéologie salafiste jihadiste dans certains camps palestiniens au Liban, voir Rougier B., Le Jihad au quotidien, Paris, PUF, 2004.

63. Ce micro-activisme (qui était toujours en cours en 2006) n’a pas échappé au Hezbollah. Voir Akil R., « “Hizbullah” yarsod taghalghol “Al Qaïda”. Maktab fi Aïn al Heloué yusaddir “al mujâhidîn” », An Nahar, 9 juillet 2006, p. 6.

64. Voir An Nahar, 3 juin 2006.

65. Extraits du discours de Sayyed Nasrallah dans la banlieue sud de Beyrouth, 3 mars 2004, An Nahar, 4 mars 2004, p. 6.

66. « J’invite l’Umma à s’intéresser à nouveau à la Palestine. Parmi les objectifs des Américains au niveau de la focalisation de l’attention sur l’Irak figure le fait qu’ils veulent faire oublier la Palestine », Sayyed Nasrallah. Voir An Nahar, 14 septembre 2002, p. 6.

67. Exception faite de l’insurrection sadriste (que le Hezbollah soutiendra dans ses médias sans pour autant heurter les orientations « pacifistes » des autres parties chiites irakiennes), restée limitée dans le temps.

68. A la suite d’une médiation allemande (qui a duré plus de 3 ans), plus de 400 prisonniers palestiniens, libanais et arabes furent relâchés en échange de la libération d’un colonel de réserve israélien et la restitution par le Hezbollah des dépouilles de 3 soldats de Tsahal.

69. Voir Bayram I., « “Hizbullah” wa marhalat mâ baada ightiyâl Yassin », An Nahar, 31 mars 2004, p. 4.

70. Voir « Quelle est la stratégie du Hezbollah ? », Extraits de « Israel/Palestine/Lebanon : Climbing out of the abyss », Crisis Group Middle East Report, 25 juillet 2006, publiés dans Esprit, octobre 2006, pp. 22-27. Le 29 août 2006, Sayyed Nasrallah déclarera à la chaîne locale New TV : « Si j’avais été au courant – ne serait-ce qu’à 1 % – que l’opération de kidnapping allait aboutir à une guerre de cette ampleur, alors, catégoriquement, nous ne l’aurions pas fait pour des raisons humanitaires, éthiques, militaires, sociales, sécuritaires et politiques ».

71. Le Hamas souhaitant obtenir par le biais d’un échange la libération d’un millier de prisonniers palestiniens parmi les 10 000 détenus en Israël.

72. La proximité d’un tel accord à l’époque et l’effet de l’opération du Hezbollah l’ajournant sine die sont mentionnés dans le Crisis Group Middle East Report, op. cit.

73. Nous ne sommes pas ici dans un jeu de « boules de billard » purement inter-étatique (Voir Wolfers A., Discord and Collaboration: Essays on International Politics, Baltimore, The John Hopkins University Press, 1962), dans le sens où le jeu des acteurs non étatiques participe tout autant à la dynamique du rapport de force régional. Si ce jeu peut être plus ou moins contrôlé par certains Etats (à travers une certaine ascendance « réaliste » sur des groupes comme le Hezbollah), il faut garder à l’esprit qu’il peut simultanément marquer une grave crise d’autorité dans d’autres (comme le Liban), mais aussi échapper totalement au contrôle des Etats supposés forts (Iran, Syrie) dans d’autres cas de figure (impliquant d’autres acteurs « libres de souveraineté »).

74. Entretien avec Waddah Charara, août 2004.

75. Nous sommes en présence ici d’un penetrative process : « A penetrative process occurs when members of one polity serve as participants in the political process of another. That is, they share with those in the penetrated polity the authority to allocate its values », Rosenau J., op. cit., p. 46.

76. Voir note n°41.

77. Voir Rougier B., « L’islamisme sunnite au Liban face au Hezbollah », in Mermier F., Picard E. (dir.), Liban, une guerre de trente-trois jours, Paris, La Découverte, 2007, pp. 111-119.

78. Voir Naoum S., « ’Amaliyat “Hizbullah” : as’ila wa khulâsât », An Nahar, 13 juillet 2006, p. 2. Sur fond d’un profond état de divergence entre les orientations des grands partis sunnites et chiites au Liban, et selon une information du quotidien As-Safir du 10 avril 2006 (confirmée par le Hezbollah), neuf individus (apparemment proches idéologiquement des milieux salafistes radicaux) auraient été arrêtés le 13 mars 2006 pour avoir planifié d’assassiner Sayyed Nasrallah.

79. Voir Maïla J., « Le Liban après la guerre », Esprit, octobre 2006, p. 21.

80. Ce n’était pas la première fois que la mouvance zarkawiste postulait pour un tel rôle. Le 29 décembre 2005, « Al Qaïda en Irak » revendiquait des tirs de roquettes contre l’Etat hébreu à partir du territoire libanais (survenus la veille et dont le Hezbollah ainsi que des factions palestiniennes ont nié en être responsables). Cette affaire reste énigmatique vu qu’il est difficile de croire qu’Al Qaïda (et surtout sa branche irakienne) pouvait opérer à partir d’une zone contrôlée par le Hezbollah. A cet égard, Damas (miroitant l’épouvantail d’Al Qaïda en tant que moyen pour pousser l’Etat hébreu à souhaiter un « retour aux affaires » de la Syrie au Liban, ou du moins à engager des discussions informelles avec elle) n’est peut-être pas étrangère à cette histoire.

81. Un bilan dont Israël ne peut pas se prévaloir.

82. Voir Jervis R., Perception and Misperception in International Politics, Princeton, Princeton University Press, 1976.

83. Voir Maïla J., op. cit., p. 21.

84. Voir Telhami S., « Hezbollah’s popularity exposes Al-Qaeda’s failure to win the hearts », San José Mercury News, 30 juillet 2006.

85. Cette hypothèse peut être corroborée par des propos tenus par Ben Laden en 1996 : « On ne peut repousser l’envahisseur qu’avec l’ensemble des musulmans, ces derniers doivent donc ignorer ce qui les divise, provisoirement, car fermer les yeux sur leurs divisions ne peut pas être plus grave que d’ignorer l’impiété capitale qui menace les musulmans ». Voir Kepel G., Milelli J-P. (dir.), op. cit., p. 55.

86. La branche irakienne d’Al Qaïda ne sera pas, quant à elle, disposée à accorder le moindre crédit aux « chiites libanais ». Abou Hamza al Mouhajer (successeur de Zarkawi) publicisera sur un site salafiste jihadiste une bande sonore le 10 novembre 2006 s’attaquant avec véhémence à l’Iran, au Hezbollah et à la Syrie. AFP, le 17 novembre 2006.

 

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